Les médias manipuleraient-ils les images, afin de sensibiliser l’opinion publique au sort des migrants ? C’est ce qu’ont affirmé de nombreux internautes ces dernières semaines, en s’appuyant sur une photo et une vidéo ayant beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et qui, selon eux, mettraient en scène des migrants. Sauf que ces images n’ont jamais été manipulées par les journalistes.

Des images sorties de leur contexte circulent très régulièrement sur les réseaux sociaux et sur certains sites Internet, afin d’accuser les migrants d’être des personnes assistées, ingrates, violentes, voire des terroristes, alimentant ainsi la xénophobie.

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En revanche, il est plus rare que des internautes accusent les médias d’avoir manipulé des images dans le but de sensibiliser au sort des migrants, comme ce qui s’est produit récemment avec les deux exemples suivants.

Exemple 1 : un migrant "debout en pleine mer" ?

Des gens avec des gilets de sauvetage, en mer, et un homme sans gilet de sauvetage, avec de l’eau seulement jusqu’aux hanches, se tenant droit au-dessus des flots : c’est ce que montre la photo ci-dessous, publiée le 9 août sur Facebook, avec la légende suivante : "Il y a trois cas : il fait 7 mètres de haut, il marche sur l'eau comme Moïse, ou comme dab (sic), on nous prend pour des cons."


Post publié le 9 août sur la page Facebook Laurent Asencio.
 

Depuis le 9 août, cette photo a été partagée plus de 28 000 fois et a suscité de nombreux commentaires, mettant en doute l’authenticité de l’image. "Ils ont tous pied, mais il y en a un qui n'a pas écouté les consignes du photographe", ironise un internaute. "Il est peut-être simplement sur un petit rocher", écrit un autre, sarcastique. Selon de nombreux internautes, il s’agirait ainsi d’une mise en scène orchestrée par les médias, dans le but "d’apitoyer" les gens sur le sort des migrants.

Pourtant, en glissant cette photo dans Google Images, il est possible de la retrouver dans un article publié le 19 décembre 2015, renvoyant à un tweet d'une chercheuse d'Amnesty International. Selon la légende accompagnant la photo, ce bateau aurait coulé au large de Bodrum, une ville située dans la province de Muğla, dans le sud-ouest de la Turquie.




En faisant quelques recherches supplémentaires sur Google, avec des mots-clés en turc, tels que "göçmen" ("migrants") et "Bodrum", tout en ciblant les articles publiés en décembre 2015 (voir ci-dessous), il est alors possible de retrouver la photo originale dans un article en turc, qui précise que ce naufrage est survenu en mer Égée, au large de Bodrum. Un autre article en turc indique que le naufrage a eu lieu le 16 décembre.
 



En continuant les recherches avec un mot-clé supplémentaire en turc, "kurtarma" ("sauvetage"), on peut même retrouver une vidéo du sauvetage de ces migrants, tournée par les gardes-côtes turcs et publiée par Al-Jazeera. Fait intéressant, cette vidéo permet d’apercevoir le même homme que celui visible sur la photo, accusé d’être "debout dans l’eau".
 

Capture d'écran de la vidéo diffusée par Al-Jazeera (visible dans son intégralité ici).
 

Il n’en demeure pas moins que sa position peut surprendre. Interrogé par la rédaction de l’AFP Factuel, Bernard Barron, président de la station de sauvetage en mer de Calais, a indiqué : "Quand je regarde la vidéo, on constate la présence d’un débris sur la droite de l’image, qui flotte entre deux eaux. Si ce débris est ce que je pense, une planche, il se peut que l’homme en noir soit à califourchon dessus."

Bernard Barron a également précisé que les passeurs en mer Égée utilisaient souvent des bateaux de pêche, pouvant mettre "plusieurs heures" avant de couler : "S’il s’agit d’un bateau de pêche, et qu’il est couché de côté, il se peut aussi, selon la profondeur de l’eau, que l’homme en noir se tienne debout sur la coque."

Ce n’est pas la première fois que cette photo est partagée sur les réseaux sociaux pour faire croire à une manipulation des médias, que ce soit en France ou dans d’autres pays européens, comme en Italie.
 

Exemple de post Facebook, publié le 16 janvier 2018, mettant en doute l’authenticité de la photo, où un message est écrit en suédois.
 

Exemple 2 : des journalistes mettant en scène une noyade de migrants pour les filmer ?

Une vidéo a également beaucoup circulé sur les réseaux sociaux récemment. On y voit plusieurs femmes voilées avec des baluchons dans l’eau, à quelques mètres du rivage, puis des personnes en train de les filmer, depuis un restaurant situé un peu plus haut. Certaines femmes se trouvant dans l’eau se mettent ensuite à flotter, comme si elles étaient mortes.

Dans cette vidéo, on entend un homme faire des commentaires en tchèque : "Pauvres migrants ! C’est exactement comme ça que ça se passe, ce qu’ils nous montrent à la télévision ! [...] La réalisatrice est en train de tourner une scène de ‘Les migrants se noient dans la mer’. Crète."

Cette vidéo a commencé à circuler le 31 juillet sur les réseaux sociaux, notamment sur la page Facebook tchèque AntiKavárna, qui s’interroge : cette noyade aurait-elle été mise en scène par une équipe de journalistes, dans le but de manipuler l’opinion publique ?
 

Post publié le 31 juillet sur la page Facebook AntiKavárna.


Cette vidéo a également été reprise dans d’autre pays européens et dans d’autres langues, à la fois sur les réseaux sociaux et des sites Internet, estimant à chaque fois qu’il s’agirait d’une grossière manipulation. Selon un décompte réalisé par l’AFP Factuel, elle totalise déjà plus de 1,2 million de vues.
 

Tweet en français posté le 8 août.


Afin d’en savoir plus sur le contexte dans lequel ces images ont été tournées, il est possible de vérifier différents éléments.

Tout d’abord, sur la page Facebook AntiKavárna, il est écrit que la vidéo a été tournée par un certain Marek Chrastina, à Lerapetra (sud-est de la Crète). Comme l’explique l’AFP Factuel, tout laisse à penser que cet homme est bien l’auteur de la vidéo. De plus, il est possible de retrouver l’endroit exact où elle a été tournée, notamment grâce à Google Maps et Google Street View. Ces images sont donc bien authentiques.

Reste ensuite à savoir pourquoi plusieurs personnes filmaient ces femmes, dans l’eau. Pour cela, la rédaction de l’AFP Factuel a montré la vidéo à plusieurs vidéastes et "fixeurs" vivant en Crète. L’un d’eux a reconnu l’équipe de tournage et a même donné le nom de deux membres de l’équipe, Giorgos Balothiaris et Eleni Vlassi.

L’AFP Factuel a donc contacté cette dernière : elle a expliqué qu’ils étaient en train de réaliser des plans pour un film sur l’exode des Grecs d’Asie mineure en 1922 et que le tournage s’était terminé le 24 juillet. Elle a précisé : "La scène est censée se passer en Turquie, en 1922, quand les Grecs ont fui l’incendie d’Izmir. Ils s’échappaient par la mer, et certains se noyaient."  Ces images n’ont donc rien à voir avec l’actualité liée aux migrants.
 

Récemment, en France, certains internautes avaient également accusé les médias d’avoir mis en scène le sauvetage d’un enfant de 4 ans par le Malien Mamoudou Gassama.