Sur leur lit d’hôpital, en fauteuil-roulant ou en béquilles, plusieurs patients du service de traumatologie du principal hôpital de Maturín (nord-est du Venezuela) sont descendus dans les rues fin juillet, pour exiger d’être opérés rapidement. Notre Observatrice explique que ce sont les pénuries de matériel et de produits qui retardent leurs opérations, emblématiques de la crise sanitaire qui touche le pays.

Le 25 juillet, plusieurs images ont été publiées sur Twitter – principalement sur des comptes proches de l’opposition vénézuélienne – montrant des patients avec des pancartes, accompagnés d’une partie du personnel médical, à l’extérieur de l’hôpital universitaire Dr. Manuel Núñez Tovar de Maturín, la capitale de l’État de Monagas.

Sur les pancartes brandies par ces patients, on peut notamment lire : "Gouverneure, écoutez notre appel, les patients de l’hôpital 'Manuel Núñez Tovar' ont besoin de vous", "Nous, les patients, défendons notre droit à être opérés", "Nous voulons être écoutés, nous voulons êtres opérés."

"Il n’est pas possible d’opérer car il n’y pas de gants, pas de compresses, pas d’antibiotiques, pas d’anesthésiants…"

Maritere Alvarado est pédiatre néonatale dans cet hôpital.

Ce jour-là, les infirmiers de l’hôpital sont sortis à l’extérieur de l’établissement avec des pancartes, car ils sont actuellement en grève dans le but d’obtenir des augmentations salariales. Avec d’autres médecins, je suis alors sortie pour les soutenir.

Dehors, nous avons vu qu’il y avait quelques patients du service de traumatologie avec eux, souffrant de fractures. Ils étaient sortis spontanément pour les soutenir, mais également pour dénoncer le fait qu’il faut attendre jusqu’à trois mois pour être opéré. Ils critiquaient aussi la nourriture, puisqu’ils mangent uniquement des arepas [galettes de maïs, NDLR] matin, midi et soir. Ils voulaient parler avec la gouverneure de l'État.



"Assez d’arepa [galette de maïs, NDLR], de riz tout seul, de zéro apport, médicaments, il faut attendre jusqu’à 3 mois sans avoir de réponse, allongés dans un lit sans pouvoir nous laver parce qu’il n’y a même pas d’eau", peut-on lire sur la pancarte brandie par cette patiente.
 

Avec les médecins, nous sommes restés pour les soutenir et les protéger. Nous voulions également protéger les lits, car nous avions peur que la police intervienne et que les patients résistent, ce qui aurait pu les endommager. Les forces de l’ordre sont d’ailleurs arrivées sur place, mais il n’y a eu aucun problème car elles comprenaient parfaitement les raisons de la mobilisation.

Une procureure est également venue : elle a parlé avec les patients et un médecin du service de traumatologie, durant 30 minutes environ. Elle n’avait pas compris pourquoi il était impossible d’opérer, donc le médecin lui a expliqué que c’était lié au fait qu’il n’y avait pas de gants, pas de compresses, pas d’antibiotiques, pas d’anesthésiants… Le lendemain, elle est d’ailleurs revenue à l’hôpital, et le personnel lui a remis une liste de tout ce qu’il manque. En 2017, il y avait déjà eu des protestations similaires, durant quatre ou cinq mois, à l’extérieur de l’hôpital… Mais cette fois-ci, cela a donc été plus utile, puisqu’il y a eu un véritable dialogue.


"Nous n’avons pas toujours de l'eau aux robinets"

D’une manière générale, nous manquons de tout à l’hôpital. Nous n’avons pas toujours de d'eau aux robinets, aucune prothèse, peu de médicaments – par exemple nous n’avons presqu’aucun antibiotique – pas de papier pour écrire… Il n’est plus possible de faire des échographies ou des tomographies [une technique d’imagerie permettant d’obtenir un cliché d'un organe en coupe, NDLR]. Nous avons toujours un laboratoire, mais les seuls examens que nous pouvons faire concernent l’hématologie [étude du sang et de ses maladies, NDLR]. Pour les autres examens, nous disons aux patients d’aller dans le privé. Sinon, nous pouvons toujours faire des radios, mais nous ne pouvons pas les imprimer, donc nous prenons des photos de l’appareil.

En ce qui concerne ma spécialité, le principal problème est que nous n’avons pas assez de place pour les bébés, une fois qu’ils sont nés. Du coup, ils restent dans la salle d’accouchement, aux urgences… De plus, depuis deux ans, nous ne pouvons plus faire d’examens de gazométrie artérielle [permettant d’évaluer la fonction respiratoire et acidobasique d'un patient, notamment en pneumologie et en réanimation, NDLR]. Et même dans le privé, ils ne font plus ces examens.

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"Ce sont les patients qui doivent quasiment tout ramener"

Du coup, ce sont les patients qui doivent acheter quasiment tous les médicaments, ramener de l’eau, de la nourriture, des produits pour faire le ménage, comme du désinfectant, des serviettes, du savon… Sauf que seule une minorité de patients parvient à tout ramener. Mais heureusement, les gens s’entraident. Concernant les opérations, beaucoup de patients sont sur une liste d’attente pour être opérés, quand ce n’est pas trop urgent…

Cela fait cinq années que la situation se détériore, mais elle a vraiment empiré depuis deux ans, et c’est pareil dans tout le pays. C’est lié à plein de facteurs : le budget de la santé est trop bas, tous les prix augmentent en raison de l’inflation, il y a un problème de management dans le secteur de la santé à tous les niveaux… En plus, nous manquons désormais de personnel médical, car beaucoup ont quitté le Venezuela.



Le Venezuela est touché par une grave crise économique, sociale et politique depuis plusieurs années, qui touche désormais également le secteur de la santé. Selon Amnesty International, qui s’appuie sur des organisations locales de défense des droits de l’Homme, le pays connaît "une pénurie de fournitures médicales comprise entre 80 et 90 %, la moitié des hôpitaux ne fonctionnent pas et le nombre de professionnels de santé dans les établissements publics, en charge de 90 % des services de santé, a chuté de 50 %". L’ONG estime également que des problèmes de santé qui pourraient être soignés sans difficulté se transforment en "question de vie ou de mort", poussant "des milliers de personnes à aller se faire soigner à l'étranger".
 

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Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).