Les sanctions internationales imposées à l’Iran touchent de plein fouet un secteur essentiel : celui de la santé. Pour trouver des médicaments devenus rares dans les pharmacies, certains Iraniens doivent donc se tourner vers les réseaux sociaux, comme en témoignent certains de nos Observateurs.

Depuis la fin du mois de juin, de nombreuses publications en persan émergent sur Twitter avec des photos de médicaments. Non pas pour en faire la publicité, mais plutôt pour témoigner de l'impuissance de beaucoup d'Iraniens à trouver les médicaments dont ils ont besoin.

Depuis janvier 2018, l’économie iranienne connaît une crise économique sans précédent, et la valeur de sa monnaie s’écroule. Malgré les efforts répétés du gouvernement pour fixer le taux de conversion du toman à 4 200 contre un dollar en avril, la valeur de la monnaie iranienne continue de baisser, allant jusqu’à 12 500 tomans pour un dollar avant de se stabiliser autour des 10 000. Certains économistes évoquent un taux d’inflation de l’ordre de 185 %, une situation qui pèse sur l’économie du pays où 12 % de la population est au chômage.


Traduction du persan : "Hey les amis, savez-vous où je peux trouver ça ? C'est vraiment dur à trouver, et j'en ai besoin pour un problème aux genoux".

"Chercher des médicaments, c’est comme chercher une licorne !"

Mahnaz est une femme iranienne d’une trentaine d’années qui travaille pour une start-up. Elle s’est tournée vers Twitter pour trouver des médicaments pour la petite-fille d’une de ses amies âgée de 2 ans.

La petite fille avait besoin de ces médicaments pour des problèmes de digestion. Durant plusieurs semaines, nous avons demandé à environ une centaine de pharmacies, mais c’était impossible d'en trouver. L’enfant a eu des douleurs intenses durant cette période, car sa mère a dû utiliser des alternatives à base de plantes en attendant de trouver le bon médicament.

Nous avons même appelé le numéro d’urgence dédié [le 1-490, NDLR], mais ils n’ont pas pu nous aider. J’étais vraiment choquée. Comment était-ce possible ? Ce médicament est d’habitude disponible partout, à chaque coin de rue. D’un coup, chercher ce médicament, c’était comme chercher une licorne !

"Nous avons roulé 200 kilomètres pour nous procurer ce médicament"

J’ai décidé de poster la photo du médicament sur Twitter et de demander aux gens de me retweeter. Des centaines de personnes l’ont fait, et finalement, au bout de quatre jours, un internaute m’a indiqué qu’il avait vu ce médicament dans la ville de Qom. Il nous a même envoyé l’adresse de la pharmacie. Nous avons appelé la pharmacie qui nous a confirmé qu’ils avaient bien le médicament en stock.

Nous avons donc roulé 200 kilomètres pour aller à Qom et acheter deux boites de ce médicament. C’est suffisant pour tenir environ deux mois. Heureusement, le prix était le même que d’habitude, environ 91 000 tomans [soit environ 8 euros, NDLR]. En revanche, nous n’avons aucune idée de ce que sera le prix de ce médicament dans un mois. Personne ne connaît le prix réel de ces boîtes, car personne n’a pu faire de stock et évaluer sa rareté.

Une femme vivant au Canada a également vu mon tweet. Elle m’a envoyé un message disant que ses parents viendraient en Iran dans deux mois, et qu’elle leur transmettrait quelques boîtes. Mais après tout ça, nous n’avons aucune idée de comment nous allons faire. Pour l’instant, cette enfant est dépendant de la générosité des gens vivant en dehors du pays. 

Sur ce tweet en persan, cette femme explique : "Je ne peux pas trouver un médicament pour ma mère. Un ami a appelé un de ses amis pharmaciens, dans une pharmacie que nous avions déjà appelée et qui nous avait affirmé que le médicament était indisponible. En réalité, ils l’avaient en stock, et j’ai dû l’acheter 110 000 tomas, alors que cela coûtait 70 000 tomas auparavant".

Ici, cette internaute explique : "Je cherche ces deux médicaments, pouvez-vous retweeter s’il vous plaît pour m’aider à les trouver ?"

Deux autres Observateurs ont confirmé avoir rencontré de grandes difficultés ces derniers mois pour acheter des médicaments qu’ils consomment régulièrement. L’une d’entre eux a expliqué qu’il ne trouvait pas du Concor, un traitement pour la pression sanguine, et a dû se tourner vers un équivalent plus onéreux.

L’autre cherchait désespérément du Depakine Chrono, un médicament pour traiter les crises d'épilepsie, et a dû payer deux fois le prix normal pour s’en procurer.

Le parcours du combattant ne touche pas simplement les Iraniens lambda. Hossein Dehbashi, un célèbre journaliste qui a également été directeur de campagne du président Hassan Rohani en 2013 a récemment posté sur Twitter une annonce pour trouver un médicament.


Cette internaute en colère explique qu’elle a payé son médicament 98 000 tomans au lieu des 58 000 écrits sur la boite "Pourquoi tout le monde vole les gens ? Comment je peux les poursuivre ?"demande-t-elle.
 

"Nous cherchons ce médicament pour un enfant ? Pouvez-vous nous aider ? S’il vous plaît, retweetez pour qu’on trouve quelqu’un en mesure de nous aider."

Impossibilité de prévoir les prix et pratiques injustes

Mehrdad Emadi est un économiste iranien basé à Londres. Pour lui, la soudaine pénurie de certains médicaments et due à tout sauf au hasard.

Ce ne sont pas seulement les médicaments fabriqués à l’étranger qui ont disparu des pharmacies ou dont les prix s’envolent, ça concerne également les médicaments fabriqués en Iran.

Il y a deux raisons principales à cela. D’abord, les entreprises iraniennes qui fabriquent des médicaments importent la plupart des composants dont ils ont besoin pour les fabriquer. Avec l’inflation du toman, les producteurs et les vendeurs de médicaments n’ont aucune idée du prix de ces médicaments. Imaginez : s’ils achètent ces composants à un prix équivalent à un dollar contre 10 000 tomans, mais que demain, le toman passe à 15 000 tomans contre 1 dollar, pour eux, c’est la catastrophe : cela signifie qu’ils doivent acheter une fois et demi plus de composants pour produire la même quantité, alors que cet argent n’est pas disponible !

Sur ce tweet, un internaute demande où il peut trouver ces pilules, car il ne lui en reste "plus beaucoup".

La seconde raison est la corruption dans le système d’importation. C’est le gouvernement qui donne les licences pour certaines entreprises, leur donnant le monopole pour certains produits. Comme cela, ils contrôlent l’approvisionnement de façon à ce que les prix restent hauts et pour qu’ils puissent en profiter. L’autre problème, c’est que le gouvernement autorise certains importateurs à acheter du dollar directement auprès de la Banque centrale au taux officiel, qui est environ la moitié de celui du marché. Cela leur donne donc un avantage concurrentiel injuste.