Ils se sont battus corps et âme, manifestant devant une gendarmerie, pendant des semaines pour empêcher l’expulsion d’un jeune Soudanais qui avait trouvé refuge dans leur petit village de la Creuse, et ils ont obtenu gain de cause. D’autres parviennent à empêcher l’expulsion de migrants au dernier moment, alors qu’ils sont dans l’avion censé les renvoyer chez eux. En France, comme ailleurs en Europe, des citoyens se mobilisent pour tenter d’empêcher les migrants d’être expulsés, des initiatives plus ou moins efficaces.

À Faux-la-Montagne, le village qui veut continuer d’accueillir un jeune Soudanais

Ce village de la Creuse, département le moins peuplé de France, ne compte que 400 habitants. Parmi lesquels quatre Soudanais, comme Nordeen Essak, 21 ans, qui y vit depuis huit mois. Nordeen n’avait pas pu déposer sa demande d’asile quand les autorités lui ont annoncé qu’il serait renvoyé en Italie, en vertu de la procédure européenne "Dublin IV ", selon laquelle un migrant peut être renvoyé vers le premier pays où ses empreintes digitales ont été relevées. Mais Nordeen Essak n’a aucun lien avec l’Italie, et l’homme qui l’hébergeait craignait, comme nombre d’habitants, qu’il ne soit expulsé de l’Italie vers le Soudan, où son père et son frère ont été tués. La maire de Faux-la-Montagne a tenté de convaincre le député local d’intervenir, mais sans succès.

La tension est montée d’un cran quand Nordeen Essak a été placé en détention. Le 9 juillet, environ 150 manifestants se sont réunis devant la gendarmerie de Felletin, devant laquelle ils ont disposé des barrières et des poubelles, dans l’espoir d’empêcher le transfert de Nordeen à Paris. Cela n’a pas suffi : le barrage a été démonté par la police, les manifestants évacués à coups de gaz lacrymogènes, et le jeune Soudanais a été placé en détention dans la région parisienne.

La vidéo ci-dessous, tournée par Télé Millevaches, une web TV locale, retrace les évènements :

Mais le 23 juillet, coup de théâtre : juste avant une comparution en appel, la préfecture de la Creuse a finalement accordé le droit à Nordeen Essak de déposer sa demande d’asile. En somme, cela signifie qu’il pourra rester en France le temps qu’elle soit examinée, ce qui prend plusieurs mois en général. Au quotidien régional La Montagne, il déclare : "Je voudrais rester en France à Faux-la-Montagne. Maintenant je suis libre, très heureux et je remercie les habitants de Faux-la-Montagne".

Que s’est-il passé ? L’avocat de Nordeen, Jean-Éric Malabre, explique à la rédaction des Observateurs que la préfecture avait réalisé que "ce qu’elle avait fait était illégal".

"C’est probable que si Nordeen Essak n’avait pas eu le soutien des habitants de Faux-la-Montagne, il serait aujourd’hui expulsé"

Nordeen est arrivé en France il y a plus d’un an. Il a d’abord été à Paris mais a été envoyé dans un centre d’accueil dans la Creuse. Il a demandé à la préfecture l’autorisation de commencer les démarches pour une demande d’asile, mais cela lui a été refusé. Il a été renvoyé en Italie en octobre dernier mais à la frontière, après une heure de détention, la police italienne lui a dit de retourner en France. Sa seule option, c’était d‘aller à Faux-la-Montagne, où il s’était fait des amis. Il a ensuite à nouveau demandé l’autorisation de la préfecture pour déposer une demande d’asile, puisque l’Italie l’avait refusée, mais elle ne l’y a pas autorisé.

Donc il a été envoyé en centre de détention en région parisienne, et il était sur le point d’être mis dans un avion pour l’Italie pour la deuxième fois. Mais il a refusé d’embarquer. Et comme il n’avait pas été prévu d’escorte de sécurité pour le forcer à embarquer – ces escortes sont en général mobilisées dans des cas difficiles, par exemple pour une personne qui a déjà refusé d’embarquer – il a été placé à nouveau en détention. Avant qu’ils ne puissent le remettre dans un autre avion, ses soutiens m’ont contacté.

Ce qui a été très vite évident, c’est que la préfecture s’était trompée dans les dates : selon la loi, la préfecture devait renvoyer Nordeen Essak en Italie avant le 25 mai [la date à laquelle expirait le délai légal pour l’expulser, or la procédure a été commencée en juillet, NDLR]. Une fois ce délai passé, il aurait dû être autorisé à rester en France et formuler une demande d’asile. J’ai donc lancé un référé liberté [une procédure d’urgence, NDLR], mais la préfecture s'est couchée juste avant la comparution et a accepté d'enregistrer sa demande d'asile. 

C’est probable que si Nordeen Essak n’avait pas eu le soutien des habitants de Faux-la-Montagne, qui ont relayé son histoire dans les médias, qui m’ont contacté, il serait aujourd’hui expulsé. Mais malheureusement, il y a beaucoup d’autres cas comme lui en France, des gens qui n’ont pas de soutiens comme cela, qui vivent dans la rue et ne comprennent pas toutes les complexités de la loi.

 

À l’aéroport, des mobilisations sans garantie de résultat

D’autres bénévoles se mobilisent directement à l’aéroport, voire dans l’avion. Ca été le cas de Wael Garnaoui, doctorant en psychanalyse à Paris. Il accompagne des exilés en tant que psychologue bénévole. Le 17 juillet dernier, il s’est rendu en compagnie de deux autres personnes à l’aéroport de Paris Charles-de-Gaulle pour empêcher, avec succès, l’expulsion d’un exilé guinéen vers l’Italie.

"J’ai dit qu’il pouvait se sentir mal durant le vol, vu les risques encourus"

C’était la première tentative d’expulsion pour Mamadou. La police avait gardé Mamadou jusqu’à 20 minutes avant l’embarquement. Il n’a pas opposé de résistance et a accepté de s’enregistrer. Entre temps, nous sommes allés au comptoir de la compagnie aérienne pour signaler son expulsion. J’ai tenté de peser de tout mon poids en me présentant comme son psychologue, et en signalant que la personne pouvait se sentir mal durant le vol, vu les risques encourus pour elle en cas de rapatriement. De plus, Mamadou lui-même s’est senti mal juste avant de monter dans l’avion. Alors entre notre réclamation et son état, le copilote a décidé de le débarquer.

Wael Garnaoui, deux militants et Mamadou après avoir réussi à ne pas le faire embarquer. 


Avant qu’une autre procédure d’expulsion n’ait été mise en place, le délai nécessaire pour que Mamadou puisse enfin prendre rendez-vous afin de déposer une demande d’asile en France s’est écoulé. Aujourd’hui, il n’est plus sous la menace d’une expulsion.

"L’exilé n’a aucune garantie d’obtenir l’asile"

L’avocat Nasr Azaiez, basé à Paris, intervient régulièrement, et de manière bénévole, auprès d’exilés menacés d’expulsion. Il explique pourquoi ce genre d’actions ne présente aucune garantie pour le candidat à l’asile, mais peut parfois ouvrir une possibilité de régularisation :

Lorsqu’un exilé se fait connaître auprès des services de la préfecture, s’il n’est pas le pays dans lequel il a été enregistré en premier, celle-ci va contacter le pays européen qui a été le premier à enregistrer son arrivée en Europe. Si, au bout de deux mois, le pays en question n’a pas répondu positivement à une demande de renvoi, s’ouvre une période de six mois pendant laquelle la préfecture va fixer à l’exilé plusieurs rendez-vous pour aller déposer sa signature au commissariat de police, comme dans les cas d’assignation à résidence. Durant ce même délai de six mois, la préfecture va normalement émettre une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) et expulser l’exilé.

Durant les six mois, quand l’expulsion n’a pas lieu [parce que la personne visée a refusé d’embarquer, parce que des personnes se sont mobilisés pur empêcher son embarquement ou le départ de l’avion, NDLR] l’exilé est renvoyé en centre de rétention, jusqu’à ce qu’une deuxième opération d’expulsion soit mise en place. Mais il arrive parfois que le délai de six mois se soit écoulé entre temps.

Dans ce cas, l’exilé peut alors demander un rendez-vous à la préfecture pour déposer une demande d’asile. Mais pour autant, il n’a aucune garantie de l’obtenir, car la plupart des demandes demeurent rejetées [selon le rapport d’activité de la Cour nationale du droit d’asile, seules 16,8% de réponses favorables ont été délivrées durant l’année 2017, ndlr]. L’exilé se retrouve alors bloqué dans un no man’s land administratif : il est bloqué en France, sans papiers. Son seul espoir est alors de pouvoir se faire régulariser en se faisant embaucher.

Le 23 juillet à l’aéroport de Göteborg, en Suède, une jeune femme a refusé de s’asseoir avant le décollage d’un avion à bord duquel se trouvait un demandeur d’asile afghan, qui allait être expulsé vers son pays d’origine. Elle s’est filmée. Sa vidéo a été énormément relayée à travers l’Europe.