Poumon économique et industriel du Maroc, Casablanca est aussi l’une des villes les plus polluées du royaume chérifien. Sur les réseaux sociaux, les habitants ont donc décidé de passer à l’action : avec deux groupes Facebook – "Save Casablanca" et "Action Casa" –, ils documentent les incivilités et dysfonctionnements de leur ville, ou organisent des collectes de déchets.

"Regrouper toutes les bonnes volontés qui ont à cœur le devenir de Casablanca". Avec plus de 140 000 membres, le groupe Facebook "Save Casablanca" est devenu un véritable espace de discussions entre Casablancais soucieux de l’état de la "ville blanche".

Des immeubles mal construits aux bennes débordant d’ordures en passant par les bus délabrés et les trottoirs occupés, des dizaines de témoignages et d’images sont chaque jour publiés par les membres. Une façon efficace de dénoncer les nuisances et la pollution à Casablanca, déjà en tête des villes les plus polluées du Maroc, selon l’Organisation Mondiale de la Santé.

Photo d'une benne débordant d'ordures à Casablanca, publiée le 11 juillet 2018 sur le groupe "Save Casablanca".

Photo du quartier Bourgogne publiée le 13 juillet 2018 sur le groupe "Save Casablanca".

Photo d'une voiture garée en partie sur le passage piéton, publiée le 11 juillet 2018 sur le groupe "Save Casablanca".

"C’est aussi un espace pour interpeller d’autres citoyens sur des comportements gênants, comme le fait de se garer sur un trottoir ou un passage piéton"

Pour la journaliste et écrivaine Mouna Hachim, qui a fondé ce groupe en octobre 2013, "Save Casablanca" entend également permettre aux habitants de se retrouver autour de problématiques communes et de "renouer avec leur ville" :

Il y a trois thèmes principaux qui fédèrent sur ce groupe : la gestion des déchets urbains et l’hygiène de la ville, les transports en commun, l’occupation de l’espace public et la sécurité. Au fur et à mesure que ce groupe a pris de l’importance, nous avons pu observer quelques petits changements concrets. Il arrive régulièrement qu’un internaute dénonce la présence d’amas d’ordures dans son quartier depuis un moment, que sa publication soit commentée et partagée, puis qu’il remarque peu de temps après que les services responsables se sont enfin déplacés.

Nous sommes également suivis par beaucoup de journalistes, ce qui permet de faire remonter plusieurs sujets et d’aboutir à la médiatisation de certaines problématiques qui touchent beaucoup de Casablancais : dernièrement il y avait par exemple de nombreux débats sur l’état des plages et leur occupation illégale par des commerçants informels qui forcent les plagistes à payer pour s’installer.

Il y a également des responsables politiques et opérateurs de transport en commun qui font l’effort de faire parvenir des communiqués de réponse à certaines dénonciations sur le groupe, ce qui est assez courageux de leur part ! C’est aussi un espace pour interpeller d’autres citoyens sur des comportements gênants, comme le fait de se garer sur un trottoir ou un passage piéton. Au-delà de tout cela, j’espère que ce groupe permet aux habitants de renouer avec leur ville, de développer un sentiment d’attachement avec elle et donc d’avoir envie d’en prendre soin.


Photo de la plage Aïn Diab, le 11 juillet 2018, où les autorités sont pourtant venues déloger au début du mois les commerçants illégaux qui font payer des chaises et parasols sans autorisation. Publiée sur le groupe "Save Casablanca".

Dénoncer oui, mais en agissant

Le passage du virtuel au concret est toutefois "encore difficile", reconnaît Mouna Hachim. Mais son groupe a fait naître d’autres projets dans la ville. Depuis octobre 2017, un collectif de citoyens qui se sont rencontrés via "Save Casablanca" a ainsi décidé de monter un deuxième groupe "Action Casa" avec un objectif : se retrousser les manches.

Fedwa Bouzoubaa, avocate d’affaires, a été l’une des instigatrices de ce mouvement. Chaque mois, elle participe à l’organisation d’une collecte de nettoyage dans un endroit de la ville choisi par les membres du groupe.

Nous avons créé un groupe sur Facebook, dans lequel nous sommes aujourd’hui plus de 4 000. Il s’est constitué dans la continuité de "Save Casablanca" : nous étions plusieurs à ne plus avoir envie de dénoncer sans agir. D’autant que la saleté de notre ville, nous en sommes tous, habitants de Casablanca, en partie responsables.

En neuf mois, nous avons déjà mené, de façon entièrement bénévole, une vingtaine d’actions avec un impact fort. Nous nous sommes ainsi rendus dans des cimetières, ce qui était très nouveau et pourtant très important car ils sont souvent très sales.

"Nous essayons aussi, à travers ces actions, de sensibiliser à d’autres thèmes, comme le recyclage"

Il faut noter que nous demandons toujours des autorisations au préalable pour intervenir à un endroit donné. En général, on nous donne l’accord et parfois même du matériel. Il peut également arriver que les agents de nettoyage de la ville soient présents avec nous. Notre idée n’est en aucun cas de les remplacer, mais bien de participer au "bon-vivre" de notre ville.

Nous essayons aussi, à travers ces actions, de sensibiliser à d’autres thèmes. Par exemple celui du recyclage des déchets. À Casablanca, il n’y a pas de système de tri, mais il existe une économie informelle avec des personnes qu’on appelle des "chiffonniers", qui récupèrent, dans les bennes à ordures, des cartons et du verre pour les revendre. Nous, nous essayons d’inviter à nos journées de collectes des partenaires, par exemple des start-up ou des associations environnementales pour expliquer comment valoriser les déchets en les triant et en les remettant, par exemple, directement à des chiffonniers. Cet été, nous allons beaucoup travailler sur les plages car certaines sont très polluées. À la rentrée, nous allons essayer de lancer de nouveaux projets, notamment dans les écoles.


Action de nettoyage au cimetière Al Ghofrane, le 10 juin 2018. Photo : "Action Casa".

Collecte de déchets sur la plage Aïn Diab, le 27 mai 2018. Photo : "Action Casa".

Nettoyage Place des Nations-Unies, le 4 mars 2018. Photo : "Action Casa".

Au "secours" d’autres villes du monde

Un peu partout dans le monde, des projets similaires existent. Nous avons déjà évoqué celui lancé en juin 2017 par le photographe sénégalais Madione Laye Kembé, "Save Dakar", pour montrer la "détérioration de la qualité de vie, l’enfer de la circulation" de la capitale sénégalaise.

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En Turquie, l’un de nos Observateurs a également décidé de documenter sur Twitter la "bétonisation" de sa ville natale, Istanbul.

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Lassés de voir des voitures garées sur les trottoirs et les voies piétonnes, les habitants de Skopje, en Macédoine, ont eux aussi récemment lancé une campagne sur les réseaux sociaux pour interpeller les autorités.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : En Macédoine, des habitants traquent les voitures qui stationnent sur les trottoirs

Vous aussi vous avez repéré une campagne ou une initiative citoyenne près de chez vous ? N’hésitez pas à venir nous en parler par mail : observateurs@france24.com ou sur notre page Facebook !
 

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt)