Au Népal, en période de menstruations, les femmes sont considérées comme "impures" et doivent se plier à de strictes coutumes religieuses. Lors de leurs premières règles, la tradition veut qu’elles s’isolent jusqu’à douze jours dans de petites huttes à l’écart des villages. Notre Observatrice explique que malgré leur interdiction, ces pratiques – dont la sévérité varie en fonction des familles et des régions – peinent à disparaître.

Selon la tradition hindoue au Népal, les femmes qui ont leur règles ont interdiction d’interagir avec les hommes, d’aller au temple, mais aussi de toucher de la nourriture, des plantes ou du bétail. Le cas échéant, selon les croyances, elles pourraient "polluer" les espaces de prière, empêcher un arbre de donner de nouveaux fruits ou une vache de donner du lait. Pour ce qui est des hommes, la superstition veut qu’ils puissent mourir s’ils se retrouvent au contact d’une femme en période de menstrues.

Des femmes meurent

Les pratiques varient selon la région et la coutume locale. Elles sont plus dures dans les zones rurales isolées que dans les grandes villes comme Katmandou. Une famille de la classe moyenne népalaise et vivant dans la capitale va ainsi très souvent demander aux femmes de s’isoler dans leur chambre pendant la durée de leurs règles. Dans les petits villages, cet exil menstruel est marqué par l’éloignement du village entier : les femmes peuvent alors être bannies et forcées à dormir dans des huttes de fortunes ou de simples abris.

Ce dernier rite est pourtant officiellement interdit depuis 2005. Mais faute de véritables sanctions, la législation n’est pas appliquée. Or, les conséquences peuvent être terribles : en janvier 2018, une jeune Népalaise de 21 ans ne supportant pas le froid dans la hutte non chauffée où elle avait été enfermée pendant ses règles, en plein hiver, a été retrouvée morte asphyxiée après avoir tenté d’allumer un feu pour se réchauffer. En juillet 2017, une femme était déjà morte, mordue par un serpent.

"Tout ce qu'il y a à faire, c'est de rester allongée dans son lit"

Notre Observatrice Jamuna Bhandari, 26 ans, a été élevée dans la culture hindoue entre Katmandou et son village familial, en périphérie de la capitale. Elle a eu ses premières règles à 13 ans et a suivi la tradition jusqu’à ses 16 ans, âge auquel elle s’est convertie au christianisme.

Dans le village de ma famille, quand une fille commence à saigner pour la première fois, elle doit passer près de douze jours à l’écart, dans un abri isolé prévu à cet effet, loin de sa famille. Elle n’est pas autorisée à rester dans une maison où se trouvent des hommes, car elle est considérée comme "impure ", elle ne peut même pas parler à son frère, son père, ou un cousin.

Dans la hutte du village où elle est envoyée, il y a en général juste une chambre et une petite fenêtre. Si d’autres filles ont leurs règles en même temps, elles se retrouvent ensemble dans cette hutte. Sinon, elle reste seule. Elles ont interdiction de voir le soleil. Elles n’ont pas le droit non plus d’avoir de contacts avec qui que ce soit. Seules leurs mères viennent leur déposer de la nourriture et nettoient la chambre.

Le mois suivant et celui d’après, quand elles ont leurs règles, elles n’ont pas à aller dans cette hutte, mais doivent toujours s’isoler dans leur chambre pendant au moins cinq jours. Elles n’ont pas le droit de cuisiner, ou de toucher un point d’eau. Tout doit leur être apporté, et il ne faut pas qu’elles touchent des choses que d’autres vont toucher. Surtout, elles ne sont pas autorisées à entrer dans la "puja room", la salle de prière de la maison.

Quand les femmes sont un peu plus âgées, la durée de l’isolement tombe à trois jours. Si elles ont un enfant – même très jeunes – elles comptent comme une adulte.

Ça, c’est ce qu’il se passe en général dans les villages, où la tradition est plus dure. À Katmandou, il y a plus de souplesse.

"Refuser, c’est se risquer à être frappée par sa famille"

Quand j’ai eu mes premières règles, j’étais justement dans la capitale chez ma cousine, et il n’y avait pas d’hommes dans la maison. Je n’étais pas avec ma famille au village. Je n’ai donc pas été dans une hutte, mais je suis restée enfermée dans ma chambre pendant sept jours. J’avais faim et je ne pouvais pas cuisiner moi-même. Je n’étais pas heureuse. Après, je ne respectais pas toujours les obligations ! Quand personne n’était à la maison, je me mettais parfois à cuisiner. Même si je savais que si quelqu’un entrait à ce moment et me voyait aux fourneaux, j’allais avoir des ennuis… Ce n’est pas possible de refuser de se plier à ces coutumes, car c’est se risquer à être frappée par sa famille. 

On n’a pas le droit non plus de toucher des plantes ou quoi que ce soit de vivant, car on pourrait, selon les croyances, le faire mourir. Comme j’étais vraiment espiègle, je glissais mon bras hors de la fenêtre pour toucher des plantes à l’extérieur et je me disais "Regarde, elles ne meurent pas, c’est bon ! "

Une fois les menstruations terminées, les filles doivent observer le puja [un rituel de purification]. Elles font ce rituel avec leur famille, qui asperge la maison d’eau purifiée ou d’urine de vache et sur tout ce qu’elle a pu toucher. Cela signifie qu’elle peut quitter sa chambre. Parfois, le père va lui donner des habits ou un cadeau.

"Parfois, je pleurais d’ennui"

Personne n’aime ça. C’est frustrant. J’étais en colère tout le temps. Et en plus on s’ennuie, au point que parfois, je pleurais d’ennui. La seule chose à faire était de rester allonger sur son lit. Sans jamais pouvoir quitter la pièce. C’est comme être en prison.

Alors que la rédaction des Observateurs de France 24 faisait des recherches sur le sujet, Purnika, la voisine de Jamuna, âgée de 12 ans, a eu ses premières règles. Elle a dû rester à l'intérieur de sa chambre dans la maison familiale à Katmandou pendant douze jours, en utilisant une salle de bain attenante pour se laver et aller aux toilettes.

Purnika s'est recroquevillée dans son lit, le douzième jour de son isolement. Photo envoyée par notre Observatrice.


Quelques affaires dans la chambre à coucher de Purnika. Photo envoyée par notre Observatrice.

Les rideaux doivent être tirés, car les jeunes filles ne sont pas autorisées à regarder le soleil pendant leurs menstruations. Photo envoyée par notre Observatrice.

Purnika a la chance d'avoir une salle de bain attenante (la porte dans le coin). Les filles des villages, elles, doivent souvent s’éloigner dans les champs pour se laver et faire leurs besoins, ce qui les rend vulnérables aux viols, aux agressions et aux animaux sauvages. Photo envoyée par notre Observatrice.

Le treizième jour, elle a été autorisée à sortir de la pièce et sa famille a procédé au rituel puja pour célébrer sa transition vers la féminité. Dans le cadre de cette cérémonie, elle a été présentée à tous les membres de la famille, les hommes d’abord. La famille lui a également offert des cadeaux et a fièrement organisé un repas de fête avec des membres de la famille élargie.

Sa famille lui offre des cadeaux. Photos de notre Observatrice.

Une pratique désormais criminalisée

Mais Jamuna a également des amies de la caste Newar, l'une des plus strictes du pays en matière de menstruation féminine. Elles sont envoyées dans des huttes parfois loin de leur village.

En août 2017, le Népal a criminalisé cette pratique, en infligeant une peine de prison et une amende à quiconque contraint une femme de quitter sa maison parce qu'elle a ses règles. Ces sanctions devraient entrer en vigueur en août 2018. Mais quand notre rédaction a expliqué à Jamuna qu'il existait une interdiction officielle, celle-ci était surprise. Elle nous a assuré que selon elle, ce rite n’était pas prêt de disparaître en zone rurale.

Le Népal est le pays le plus pauvre d'Asie du Sud. Les données de la Banque mondiale de 2010 (les plus récentes disponibles) indiquent que 25,5 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Une enquête du gouvernement népalais de 2010 citée dans un rapport du département d'État américain a révélé que 19 % des femmes âgées de 15 à 49 ans pratiquaient la coutume d'isolement pendant la menstruation, et que ce pourcentage atteignait les 50 % dans les zones rurales plus pauvres, à l'ouest du pays.

Des ONG locales et internationales et d'autres organisations ont fait campagne contre la coutume et essayé d'éduquer les communautés sur les dangers de l'isolement des femmes dans les huttes. Mais la pratique est si étroitement liée aux croyances et à l'idée que les femmes qui ont leur règles apportent la malchance à un ménage qu’il est encore difficile d’en venir à bout. Certaines organisations sont allées jusqu'à démolir des baraques construites à cet effet – mais les activistes ont remarqué qu’elles avaient été aussitôt reconstruites.


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