Dans les villages d’Immiouaddar et Taghazout, à 25 kilomètres de la ville d’Agadir, de nombreux projets immobiliers sont en cours. Le but affiché par les promoteurs : accroître l’engouement touristique pour cette région. Mais nos Observateurs s’alarment face à la bétonisation du littoral.

Tout est parti d’une vidéo, postée le 1er juillet sur les réseaux sociaux marocains. On peut voir une pelleteuse creuser sur une partie de la roche à Immiouaddar, avant que celle-ci ne s’effondre près de la mer. Ces images ont suscité de vives réactions chez les internautes marocains, nombreux condamnant la dégradation du domaine public maritime et la privatisation des plages.

Vidéo de la pelleteuse à Immiouadar, détruisant un rocher. Publiée le 1er juillet 2018 sur Facebook.
 

Traduction: "C'est un désastre environnemental. Nous sommes en train de perdre des hectares de notre océan et de nos plages, qui sont pourtant les choses les plus précieuses au Maroc".

Derrière ces machines et ces travaux, nombre d’habitants accusent les responsables d’un projet immobilier, dont le permis de construire a été délivré en janvier 2018 à une entreprise marocaine, même si le projet avait été approuvé dès 2007. Si la wilaya [équivalent de la préfecture] de la région Souss Massa a ordonné une enquête le 3 juillet afin d’identifier le propriétaire de la pelleteuse, le promoteur du projet a nié toute implication de son équipe de construction dans ces travaux. Il a ainsi affirmé au journal marocain L’Eco, que les travaux auraient déjà eu lieu sur la zone et qu’ il n’y aurait donc "aucune raison pour nous de faire de nouveaux travaux". Le projet prévoit l’installation d’un emplacement pour camping-car, de mobiles-homes, restaurants, et d’une station de traitement des eaux usées. Un chantier de trop pour les habitants d’Immiouaddar, qui dénoncent une privatisation du littoral.

Surtout que depuis le 16 juillet 2015, le Maroc s’est doté d’une législation pour son littoral. Cette dernière interdit toute construction à moins de 100 mètres du bord de mer. Elle vise également à contrôler les déversements de produits polluants et interdit l’extraction du sable des plages. Mais nuance elle n’est pas rétroactive et ne s’applique pas aux projets ayant été autorisés avant 2015, comme celui-ci.

Depuis plusieurs années les destinations de Taghazout et Immiouaddar attirent de plus en plus de touristes. Ancienne station hippie dans les années 1970, la région est devenue une destination estivale prisée avec une dizaine de milliers de touristes par an. Ces villages bénéficient par ailleurs de l’engouement autour d’Agadir, deuxième destination touristique au Maroc après Marrakech.

“Le littoral est transformé en une jungle de béton”

Yacine B. (pseudonyme) vit à Immiouaddar. Il a constaté la dégradation du littoral marin depuis le début des travaux.
 
Cela fait presque cinq ans que nous assistons à des constructions en masse sur le littoral de la région. Les plages sont envahies par les remorqueurs. Tous les matins, les côtes sont submergées de tas de ciment. Quant aux commerçants locaux présents sur la plage, ils sont délogés sous la pression des investisseurs qui privatisent tout espace vacant.

Nous avons tenté de nous adresser aux autorités afin de les sensibiliser aux dérives environnementales liées à ces travaux. Mais ces derniers nous accusent d’être des freins à la dynamisation de la région. Or cet argument ne tient pas. Aujourd’hui les touristes viennent car c’est une plage propre, sauvage. Si on commence à multiplier les projets immobiliers, le littoral sera transformé en une jungle de béton."

Vidéo des travaux sur la plage d'Aghroud, près d'Immiouadar, en février 2018. Vidéo de notre Observateur.

En 2015, le ministère marocain du Tourisme a lancé un plan d’investissement de 10 milliards de dirhams [environ 900 millions d’euros. NDLR] pour les deux villages. Au total : une centaine de projets se sont partagés les deux villages et ont obtenu des autorisations de construction. Parmi les travaux en cours : un complexe de luxe “Taghazout Bay”, qui réunit hôtels, résidences et appartements privés, ayant obtenu son contrat d’exploitation en 2012, ainsi que des résidences, et des hôtels de luxe comme l’hôtel Hilton ou le Mariott. Ces projets n’entrent pas dans la juridiction de la loi littoral, puisqu’ils ont été autorisés avant sa promulgation.

Des spots de surf menacés

Pour les locaux, la situation risque donc de se dégrader à mesure que les projets se concrétisent. Rkia Driouiche est membre de l’association Surfrider Foundation Maroc. Depuis plusieurs années, elle essaye de sensibiliser à la préservation du littoral.
 
Nous assistons à une privatisation brutale du littoral de la région. Et avec cette dernière, son lot d’agressions environnementales. Les constructions, trop proches du bord de mer, favorisent l’érosion du littoral [les constructions sur la plage bouleversent le mouvement naturel de la mer et son cycle de marée. NDLR]. Celle-ci entraîne une augmentation du risque d’inondations. Les constructions modifient la morphologie des côtes et entraînent une pollution des rivages du fait des rejets directs d’eau usées.”


Photos des chantiers sur les côtes de Taghazout et Immiouaddar, en mai 2018.

L’enjeu est de taille pour une région devenue la troisième destination d’apprentissage de surf dans le monde. Ces dernières années, cinq spots de surf ont été menacés par la construction d’hôtels. Car en privatisant les espaces, les promoteurs empêchent l’accès des plages aux surfeurs. Par ailleurs, les constructions modifient les morphologies côtières et alternent le mouvement naturel des vagues. Un “acharnement” que notre Observatrice déplore.
 
Le surf est une activité fondamentale dans l’économie de la région de Taghazout et Immiouaddar. Car si la création de ce genre de projet augmente le tourisme dit “balnéaire”, le tourisme de surf participe à une plus large économie durable et plus locale.”

Pour faire pression sur les investisseurs, une pétition a été lancée le 26 octobre dernier sur le site Avaaz et a récolté, en date du 5 juillet, 3226 signatures. Les signataires espèrent obtenir des autorités la possibilité d’imposer la "loi littoral "aux investisseurs même si leurs projets ont été validés avant sa promulgation.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le maire de la ville d’Agadir en charge de la gestion des villages voisins n’a pas donné suite à nos questions. Nous publierons sa réponse si elle nous parvient.

Cet article a été écrit par Kenza Safi-Eddine.