Dans une courte vidéo diffusée en juin dernier, les Taliban montrent cinq personnes qu’ils ont accusées d’adultère et arrêtées sur ce motif. Les Taliban considèrent l'adultère comme un crime et n'ont, par le passé, pas hésité à exécuter ceux qu’ils accusaient de s’y être livrés. Or dans cette vidéo, ils laissent les personnes ciblées libres. Et c’est tout sauf un hasard, explique notre Observateur. Selon lui, les islamistes essayent désormais de gagner le cœur des Afghans.

Filmée à Qarabagh, à 45 km au nord de Kaboul et 54 km au sud de Bagram, la plus grosse base américaine en Afghanistan, cette vidéo a émergé début juin, mais a échappé à la plupart des médias. Pourtant, elle est révélatrice d’un vrai changement dans la technique de communication des Taliban.

On y a voit quatre hommes et une femme, à terre et tous menottés, qui défilent devant la caméra et doivent répondre aux questions des Taliban qui les ont interpellés. Ils donnent essentiellement des informations relatives à leur identité, leur nom et leur lieu de résidence, et semblent apeurés. Après quoi, cet échange a lieu :

Une voix hors-champ : "Pourquoi les moudjahidine [ici, les Taliban, NDLR] vous ont arrêtés ?"

Un des hommes interpellés : "À cause d’un adultère."

Voix hors-champ : "Est-ce que vous regrettez sincèrement votre péché ?"

L'homme : "Oui."

Voix hors-champ : "Êtes-vous satisfaits de la punition que vous ont infligée les moudjahidine ?"

L’homme : "Oui merci, je ne referai pas ce que j’ai fait."

Voix hors-champ : "Et si vous refaites ce que vous avez fait ?"

L’homme : "Vous aurez tout droit de me tuer."

Deux des personnes interpellées par les Taliban près de Qarabagh en juin 2018.

Les Taliban interrogent ensuite la femme. Le ton de la voix qui pose les questions change, il est plus agressif, mais les questions sont très similaires. Aucune explication n’est donnée sur la "punition" à laquelle font référence les accusateurs, mais les cinq interpellés semblent avoir été frappés.

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"Les Taliban essayent de changer l'opinion que les gens ont d'eux"

Mokhtar Wafayi vit à Kaboul. Ce spécialiste des Taliban est le rédacteur en chef du site d’actualité Howayda.org.

La première chose que montre cette vidéo, c’est le manque de sécurité en Afghanistan. Les forces de sécurité sont incapables de quadriller une zone à quelque encablures de la capitale. Les Taliban gagnent de plus en plus de terrain et se rapprochent de Kaboul. Aujourd’hui, ils contrôlent la moitié du pays.

En général, les Taliban n’hésitent pas à pendre, fusiller ou même lapider les personnes accusées d’adultère. Or ici, ce n'est pas le cas. En regardant cette vidéo, il faut bien avoir à l’esprit que les Taliban ne sont pas organisés et n’ont pas une hiérarchie aussi ficelée que par le passé : il y a désormais des leaders locaux dans chaque région, et je suis convaincu que si cette interpellation avait eu lieu dans une province comme Helmand ou Jowzjan, où les Taliban ont beaucoup de pouvoir et se comportent beaucoup plus violemment, les personnes interpellées auraient été tuées.

Pour moi, c’est un exemple d’une stratégie que des Taliban déploient depuis peu : ils essayent de se comporter de façon plus souple, pour changer l’opinion des Afghans sur eux, et s’imposer comme une vraie alternative au gouvernement. Par exemple, des Taliban ont changé d’attitude aussi envers les soldats de l’armée afghane qu’ils arrêtent : avant, ils les exécutaient, mais il y a deux mois, ils ont annoncé que si les soldats promettaient d’arrêter de servir l’armée nationale et s’engageaient à ne pas combattre les Taliban, ils seraient libres.


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Au cours des dix dernières années, les Taliban ont compris que les gens finissaient par ne plus supporter les méthodes violentes, et ont remarqué qu’ils commençaient à se battre en retour. Alors c’est sûr, cette stratégie "on la joue sympa" peut sembler contradictoire avec les attentats. Mais les Taliban rappellent toujours que, selon eux, ils essayent d’éviter de tuer les civils, et ne visent que des cibles militaire ou politiques. Il est clair qu’ils ne rallieront pas tous les Afghans, mais ils essayent.