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C’est du jamais vu : des femmes, des activistes du droit des femmes et même des leaders religieux ont manifesté à plusieurs reprises à Iranshahr, dans le sud-est de l'Iran, depuis la mi-juin. Un imam local avait révélé que 41 femmes auraient été agressées sexuellement dans cette petite ville de la province très conservatrice du Sistan-et-Balouchistan. Les manifestants demandent aux victimes de témoigner et d’engager des poursuites judiciaires contre leurs agresseurs, alors que jusqu’ici, le tabou et la loi du silence prévalaient.

La province du Sistan-et-Baloutchistan est frontalière de l’Afghanistan. Iranshahr, près de 100 000 habitants, est une ville sunnite, majoritairement peuplée par des Baloutches iraniens.

Le 15 juin, Mowlavi Mollazehi, un imam local, a fait un prêche dans lequel il affirmait qu’un groupe d’hommes avait violé 41 femmes dans la ville. Il a notamment désigné le premier rang des fidèles, dans lequel se trouvaient des figures importantes de la ville, et déclaré : "Les violeurs étaient vos fils qui s'assoient ici au premier rang".

Une révélation qui a amorcé une série de manifestations dans la ville, demandant la peine capitale pour les auteurs de ces viols - bien qu'aucun ne soit nommément identifié et que leur nombre exact ne soit pas déterminé. L’imam a affirmé tenir ses informations d’un "responsable du gouvernement local", sans préciser qui. Selon lui, ces agressions se sont produites "ces derniers mois ". Il n’a par contre pas expliqué pourquoi il avait pris la parole.


Dans cette vidéo, les manifestants sont réunis devant une pharmacie : une rumeur, non démentie par les autorités, dit que le fils du propriétaire de l’enseigne est l'un des violeurs.


Interrogé par la télévision publique iranienne, le procureur local Movahedi Rad a pour sa part affirmé que seules quatre femmes avaient porté plainte. "Les coupables sont quatre hommes, et nous en avons arrêté un", a-t-il assuré. Mais plusieurs leaders religieux locaux ont soutenu l'imam Mollazehi, et affirmé qu'il y avait plus de victimes que les quatre plaignantes. Mowlavi Abdolhamid, un imam sunnite de Zahdan, la capitale du Sistan-et-Baloutchistan, a pour sa part encouragé les femmes à porter plainte : "N’ayez pas peur, les femmes doivent aller de l’avant. Ce n’est pas votre faute, c’est la faute de ces criminels. Poursuivez-les devant les tribunaux pour qu’ils répondent de leurs actes".

Ces révélations ont déclenché de nombreuses manifestations, réunissant notamment des femmes, des activistes et des leaders religieux.

Dans une culture où la femme est facilement accusée d'être la première responsable du viol ou du harcèlement qu’elle subit, nos Observateurs dans la région voient dans ces manifestations une avancée importante pour le droit des femmes.



 

"Nous avons réalisé que la loi du silence avait sans doute permis des dizaines d'autres viols et abus sexuels"

Sahra, 30 ans, habite à Iranshahr :
 
Nous sommes tous sous le choc. Je ne peux toujours pas croire que 41 femmes ont été violées ici, dans cette petite ville. Ici, nous les femmes nous sentons en sécurité. Le poids de la morale et de la tradition fait qu'on n'imaginerait pas que les femmes puissent être agressées.

J'ai fait mes études à Ispahan, qui est une ville plus libérale, et je me sentais plus vulnérable, j'avais été victime de harcèlement de rue pour la première fois. Ici, ça n'arrive presque. Désormais, les choses ne seront plus comme avant, et ça nous fait peur.

Pour moi, la raison pour laquelle cette affaire a provoqué une telle prise de conscience, c'est que le nombre de victimes est très important et que nous avons réalisé que la loi du silence avait sans doute permis à des dizaines d'autres viols et abus sexuels d'avoir lieu à Iranshahr en toute impunité.

Ici, les viols ou le harcèlement sont considérés comme une honte. On considère que les femmes qui subissent ça déshonorent leur famille. Donc pour les victimes, c'est la loi du silence. D'ailleurs, le père de l'une des victimes a dit à l'imam qu'il préférerait mourir que de subir la honte que tout le monde sache que sa fille a été violée. Il faut vraiment que nous fassions notre révolution culturelle.


"Des imams conservateurs ne regardent plus ces femmes comme des pécheresses, c'est très positif"
 
Là, beaucoup de gens veulent convaincre les victimes d'aller en justice, de créer un soutien populaire fort pour leur donner la confiance nécessaire pour qu'elles osent sortir et accusent. D'autant plus que le procureur a remis en cause le nombre total de victimes. Dans les manifestations, on a vu beaucoup de gens affirmer haut et fort que ce sont les femmes qui sont victimes et qu'il ne faut pas les critiquer pour ce qu'elles ont subi.

Le fait que des imams conservateurs, mais très influents, qui ne sont pas franchement des champions de la défense du droit des femmes, comme Mowlavi Abdolhamid, ne regardent plus ces femmes comme des pécheresses, le fait qu'ils dénoncent haut et fort ce qu'elles subissent, est très positif. Mais ne nous faisons pas trop d'illusions : la question de l'honneur est tellement importante ici et tellement inscrite dans la culture de cette région, que ça demande énormément d'efforts pour donner le courage aux victimes de parler, ou à quelqu'un de dénoncer ce qui est arrivé à une proche.

Mais quoiqu'il en soit, le message des leaders religieux peut changer l'état d'esprit des familles à long terme. Aujourd'hui, il y a un vrai risque de crime d'honneur : des familles peuvent tuer leur fille si elles apprennent qu'elle a été violée.

Les autorités locales ont annoncé le 18 juin qu'elles poursuivraient "les personnes qui ont diffusé des rumeurs sur 41 viols commis à Iranshahr", ce qui inclut l'imam Mowlavi Mollazeh. Jusqu'ici, il n'a pas été inquiété.