Les partisans de Recep Tayyip Erdogan ont fêté avec entrain la large victoire de leur camp politique aux dernières élections turques du 24 juin. Certains ont klaxonné dans les rues ou tiré des feux d’artifices, comme le veut la coutume en Turquie et ailleurs. Mais d’autres ont choisi un rituel plus bruyant et… dangereux. Une vidéo largement partagée depuis le 26 juin montre des dizaines d’habitant.e.s d’Istanbul tirer à la mitraillette et au fusil à pompe.

MISE À JOUR le 29/06/2018 :

La police d'Istanbul a fait savoir dans la presse qu'elle menait l'enquête sur ces tirs de joie. "Après visionnage de la vidéo [publiée sur les réseaux sociaux] et des caméras de surveillance de la place en question et des environs, [la police d'Istanbul] a rapporté que les suspects ayant tiré en l'air dont l'identité avait été relevée seront poursuivis", rapporte l'agence de presse officielle Anadolu.

Dans cette vidéo, hommes et femmes tirent en l’air avec des revolvers, des fusils à pompes et des mitraillettes. La version originale, publiée le 24 juin, a été supprimée le 28 juin.

Cette vidéo a recueilli plus de 1,5 million de vues sur cinq pages Facebook repérées par France 24. D’une durée de 14 minutes, elle montre des électeurs de l’AKP et du président turc Recep Tayyip Erdogan célébrer leur victoire le 24 juin dans le district de Sultangazi, sur la rive asiatique d’Istanbul.

La scène est filmée en direct à partir de 20h45 [soit avant l’annonce des résultats officiels] dans un parc pour enfants du quartier Eski Habipler. Depuis le 26 juin, elle fait scandale sur les réseaux sociaux turcophones.

"Une balle est si vite perdue, certains ont tiré depuis leur voiture en marche alors que leurs voisins étaient au balcon, […], pourquoi ne pas se contenter des tours en voiture et des feux d’artifice ? […] À quoi bon tirer des coups de feu pour créer une atmosphère de guerre … Un tel moyen d’expression a-t-il sa place dans les démocraties ?", s’interroge sur son site internet la Fondation Umut, qui milite contre la possession d’armes par les particuliers.

"On ne sait pas si les autorités ont réagi ce soir-là, ou si certains individus ont été emmenés devant la justice ", a explique le Dr. Ayhan Akcan, un psychiatre et un membre de la Fondation Umut, contacté par France 24. "Les tirs de joie sont certes fréquents – et illégaux –, mais ce genre de célébration est vraiment choquant et violent pour nous", déplore-t-il.

Dans ce district, le président a été réélu à 61 % des suffrages pour le scrutin présidentiel, et la coalition de son parti (Parti de la justice et du développement, AKP, et Parti d’action nationaliste, MHP) a reçu 61,5 % des voix pour le scrutin parlementaire. À l’échelle nationale, Recep Tayyip Erdogan a été réélu dès le premier tour avec 52,6 % des voix, et la coalition AKP-MHP a obtenu la majorité parlementaire avec 53,7 % des suffrages.

">"C’est un danger pour la société et ça me fait peur, parce que je pense que si certaines personnes commencent à s’armer (dans ce cas les soutiens du régime en place), cela va créer de la peur, notamment parmi l’opposition. Cela montre également que la confiance, qui maintient la société unie, est également détériorée", confie un de nos Observateurs qui souhaite garder l’anonymat.

Multiplication des armes après la tentative de coup d’État

Au lendemain de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, le conseiller du président de la République, Şeref Malkoç, et l’ex-maire d’Ankara Melih Gökçek, deux hommes forts du parti au pouvoir, avaient déclaré être favorables à l’armement des civils, comme le rapporte Slate dans son enquête fouillée sur le sujet.

"Nous avons compris, la nuit du 15 juillet [2016], que nos forces de police, à ce moment-là, ont été prises de court. Les putschistes ont tué nos policiers. Si demain la situation se répète, [...], et si l’État ne peut pas gérer la situation, je descendrai dans la rue avec mon arme", a déclaré un père de famille partisan du Parti d’action nationaliste, à Slate.

Des armes illégales

Par ailleurs, un avocat turc interrogé par France 24 estime que les personnes présentes sur la vidéo ne sont probablement pas toutes en règle. "Il est hautement improbable que toutes ces personnes aient fait les démarches permettant de porter une arme en public ", précise-t-il.

La licence de port d’arme est délivrée sous certaines conditions en Turquie. Elle est délivrée aux personnes menacées, à certains professionnels (avocat, bijoutier, etc.), et aux proches d’un soldat mort pour la patrie.

Pour l’obtenir, il faut également s’acquitter d’une somme de 4 596 livres turques, soit 865 euros, trois salaires moyens turcs. Ce qui est "beaucoup plus cher que dans les pays d’Europe ", note Slate.

Ces contraintes semblent avoir favorisé le développement d’un marché noir, qui fleurit sur Internet et les réseaux sociaux turcs. Sur Facebook, on trouve en quelques clics des pages qui proposent des armes à feu à la vente. Certains vendeurs n’exigent aucun document à l’acheteur. Sur l’une de ces pages, on peut par exemple acheter un revolver 9 mm produit par l’entreprise turque Sarsılmaz pour 1 100 livres turques, soit près de 200 euros. En Turquie, il est en outre légal de se faire livrer des armes par colis postal, indique le Dr. Ayhan Akcan, ce qui favorise encore davantage la prolifération illégale des armes dans le pays.

Cette page Facebook, intitulée "Vente et achat d’armes " propose des revolvers entre 1 100 livres turques [200 euros] et 5 000 livres turques [935 euros].

Par ailleurs, "les tirs de joie sont strictement interdits par l’article 170 du Code pénal", précise le Dr. Ayhan Akcan. La loi prévoit une peine de six mois à trois ans d’emprisonnement pour quiconque utilise des armes à feu qui "causent de la peur, de la panique ou de l’anxiété dans le sens où elles mettent en danger la vie, la propriété ou la santé" des citoyens. "Près de 90 % des 25 millions d’armes en circulation seraient acquises par voie illégale", indique le Dr. Ayhan Akcan, citant des statistiques établies par sa fondation.