Coups de pied, gifles, cheveux tirés : le 17 juin dernier, un militaire libanais a agressé deux jeunes travailleuses kényanes, à Bourj Hammoud, un quartier du sud de Beyrouth. L’incident a été filmé... et pourtant, ce sont les jeunes travailleuses qui risquent aujourd'hui l'expulsion, déplore notre Observatrice.

La scène a lieu le 17 juin dernier, à 18 heures, dans une rue de Bourj Hammoud, un quartier excentré de Beyrouth. La vidéo postée par la page “Weyniyyé El-dawlé” [en français “Où est l'État ?” NDLR] dure deux minutes. On peut voir un homme attraper par les cheveux deux femmes noires. Il leur assène plusieurs coups à la figure avant d'être rejoint par deux autres hommes et une femme.

Ces derniers se mettent à plusieurs et rouent les jeunes femmes de coups. L’homme attrape les deux femmes par les cheveux et les secoue. Au bout de plusieurs secondes, un groupe de passants intervient et tente de mettre fin à l’agression.


D’une grande violence, cette vidéo a suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, la plupart condamnant la brutalité de l’agresseur et l’indifférence des passants.

Traduction: “Si même un agent censé veiller à la sécurité agit comme ça … Quelle sécurité dans ce pays ?”


Traduction: “Un portrait dégoûtant de la brutalité du racisme au Liban. L’homme est un policier, comment peut-il agir de la sorte ?”



Heurtées par la voiture, elles se sont écroulées par terre

D’après une enquête du quotidien libanais L’Orient-Le Jour, l’agresseur est un soldat, propriétaire d’un café du quartier. Le militaire se trouvait à bord de sa voiture avec son épouse et ses enfants et aurait dévié son chemin vers les deux femmes, selon des témoins de la scène. Heurtées par la voiture, les jeunes femmes se sont écroulées par terre. Ces dernières, travailleuses domestiques, effectuaient des courses dans le quartier.

Les deux victimes ont ensuite été conduites au poste de police du quartier. Selon le récit obtenu par le MAR (Mouvement Anti-Raciste), une association locale de défense des travailleurs étrangers, l’enquêteur a déclaré que les employées de maison “seront expulsées du pays parce qu’elles n’ont pas de papiers”. Ces dernières ont porté plainte pour coups et sévices. Le dossier a été transféré au tribunal militaire.


“Au Liban, la xénophobie n’a jamais été aussi forte”

Pour Farah Salka, directrice du Mouvement Anti-Raciste, cet acte confirme la nature institutionnelle du racisme au Liban.
 
Malheureusement, ce genre d’incidents est devenu régulier au Liban, où la xénophobie n’a jamais été aussi forte. Dans ce cas précis, et d’après les témoignages recueillis, l’homme voulait s’en prendre aux deux migrantes pour la simple raison qu’elles étaient étrangères. La justice s’est ensuite retournée contre elles plutôt que les agresseurs, au motif qu’elles ne possèdent pas de papiers en règle.  

Pourtant, il est connu que la plupart des domestiques se font confisquer leur titre de séjour par leurs anciens employeurs ou ex-sponsors. C’est un cercle vicieux pour les travailleuses étrangères, qui doivent faire face à des abus à la fois individuels et étatiques. Et pour cause principale : le système de la kafala.

Un syndicat de travailleurs domestiques créé en 2015... mais peu de changements

Le Liban accueille sur son territoire près de 250 000 travailleuses principalement venues d’Éthiopie, du Sri Lanka, du Bangladesh, du Népal ou encore des Philippines.. Comme dans les pays du Golfe, ces employées sont soumises au système de la kafala. L’employeur parraine une employée qui travaillera pour lui pour une durée prédéfinie.

Les "kafils" sont chargés de les accueillir, rédiger leur contrat, et régler les modalités de visa. Ils jouent ainsi le rôle de "sponsors", une étape nécessaire pour être autorisé à travailler dans le pays. Un "kafil" peut être à la fois l’employeur, ou une entreprise spécialement dédiée à la sponsorisation de ces employées. Ce système les rend dépendantes de leur sponsor : lorsque la travailleuse arrive sur le territoire libanais, elle lui donne son passeport tout au long de la durée de son contrat. Ce qui entraîne ainsi de nombreuses dérives de la part des employeurs.


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Pour faire face aux abus de ce système, un syndicat de travailleurs domestiques a été créé en 2015. Ce dernier permet d’aider financièrement ces travailleuses, et de les accompagner en cas de plainte contre leurs employeurs.
En 2014, l’ONG libanaise “KAFA, violence and exploitation” révélait qu’une travailleuse domestique se suicidait chaque mois au Liban.