À Bagdad, des anonymes ont placardé début juin des affiches pro-LGBT à plusieurs endroits de la capitale irakienne. Les images ont commencé à faire parler sur les réseaux sociaux en fin de semaine dernière. Cette initiative est rare et risquée dans ce pays où les homosexuels sont régulièrement victimes de violences.

Parmi ces affiches, on trouve un drapeau arc-en-ciel frappé de la carte de l’Irak, déployé au pied de la statue d’Abou Nawas, célèbre poète arabe du IXe siècle, un libertin qui n’hésitait pas à revendiquer son homosexualité dans ses poèmes.


Une main anonyme a aussi accroché ce drapeau sur un grillage à Bagdad. "Même l’assassinat ne peut pas arrêter la marche de la vie", peut-on y lire.



"La différence est la base de la vie", lit-on sur ces affiches placardées sous un pont à Bahdad.

"Dans les médias irakiens, les LGBT sont présentés comme des gens déviants"

Contactée par notre rédaction, Iraqueer, une ONG de défense des droits des LGBT irakiens, basée en Suède, nous a indiqué être à l’origine de cette action, en coordination avec une ONG locale à Bagdad. Amir Ashour est le président d’Iraqueer :

C’est la deuxième année consécutive que nous menons une campagne d’affichage pour les droits des LGBT. L’ONG avec laquelle nous avons organisé cette campagne souhaite garder l’anonymat. Si elle revendiquait ouvertement cette initiative, elle risquerait de se voir refuser le soutien de l’État ou d’autres organismes pour des projets qu’elle est en train de développer.

Le but de cette campagne est de dire à communauté LGBT en Irak : "Vous n’êtes pas seuls. Nous ne vous oublions pas".

Les actes de violence contre les LGBT sont très peu relayés par les médias, et jamais dénoncés. Nous avons réalisé une enquête où nous avons recensé 220 assassinats contre des LGBT à travers le pays, rien qu’en 2017. Quand une émission de télévision évoque les LGBT, c’est souvent pour les présenter comme des gens déviants. On invite des pseudo-experts qui expliquent que ces personnes sont des malades qu’il faut traiter, et qu’ils représentent une menace pour les enfants.

La police aussi s’en prend régulièrement à eux. Nous avons en notre possession plusieurs vidéos qui montrent des transexuels se faire humilier et violer par des policiers. Ce déferlement de violence contre cette communauté s’explique selon nous en partie par la déliquescence de l’État et la prolifération groupes armés, qui échappent à tout contrôle.

En janvier 2017, le groupe Asa’eb Ahl Al-Haq [un mouvement militaire islamiste chiite qui est l’un des principaux groupes de la coalition militaire Hachd al-Chaabi, formée en juin 2014 pour combattre l’organisation État islamique, NDLR] a publié une liste de 100 personnes accusées d’homosexualité, qu’il a menacées de mort. Depuis, certains ont été tués, d’autres ont fui le pays, et beaucoup sont encore portés disparus."

Depuis la seconde guerre d’Irak de 2003, et la multiplication des milices armées dans le pays, les homosexuels ont été visés par plusieurs vagues d’assassinats.

En 2012, 56 jeunes émos irakiens avaient été tués, principalement à Bagdad, au motif qu’ils avaient un "look efféminé".

En 2017, un étudiant aux Beaux-Arts et comédien, Karar Noshi, avait été retrouvé tué de plusieurs coups de couteau dans une rue de Bagdad. Sur les réseaux sociaux, il était souvent moqué pour son "look efféminé".

En août 2016, le puissant chef religieux chiite et homme politique Moqtada al-Sadr avait publiquement appelé ses partisans à cesser les violences contre les homosexuels, une initiative saluée par plusieurs ONG de défense des droits de l’Homme, comme Human Rights Watch. Pour autant, "cela n’a pas permis d’améliorer l’image des homosexuels, qui est restée très négative", déplore Amir Ashour.

"La discrétion est la meilleure façon de se protéger"

À Bagdad, il est très difficile pour une ONG de défendre ouvertement les droits des homosexuels, par peur de représailles. Omar Al-alouani est président de l’ONG Haq et l’un des rares activistes à avoir relayé les photos de la récente campagne LGBT à Bagdad. Pourtant, il s’oppose à cette initiative.

J’ai relayé les photos dans un groupe d’activistes des droits de l’Homme. J’ai accompagné les photos de cette question très simple : "Est-ce que la société est prête ? ". Je n’ai pas commenté davantage, car cela pourrait m’attirer des ennuis.

L’organisation dans laquelle je milite ne travaille pas spécifiquement sur le dossier des LGBT. Mais nous essayons de leur venir en aide quand ils nous sollicitent. Il y a quelques semaines, un homosexuel est venu nous demander de l’aide parce qu’il était harcelé et battu par des personnes dans la rue. Nous lui avons fourni du soutien psychologique, et lui avons donné des conseils sur sa façon de s’habiller, de se coiffer, etc. Nous demandons à ces personnes d’être discrètes au possible, pour préserver leur sécurité.

"Nous craignons en effet que cela réveille la haine"

Pour nous, la discrétion est la meilleure façon de se protéger. C’est pour cela que nous ne sommes pas d’accord avec cette campagne d’affichage. Nous craignons en effet que cela réveille la haine contre cette communauté, et provoque des représailles, des agressions, voire des assassinats.

La haine de ces personnes est telle qu’il arrive qu’une personne accusée d’homosexualité soit tuée par sa propre famille, ou sa propre tribu, surtout dans les régions rurales.

Pour faire connaître la situation des LGBT en Irak, Iraqueer produit des rapports pour les ONG et le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Elle donne aussi des conseils de santé et de sécurité aux personnes LGBT, explique Amir Ashour :

"Nous conseillons à ces personnes de renforcer les mots de passe de leur smartphone, de leur email, et leurs différents comptes sur les réseaux sociaux. Nous leur disons aussi de n’utiliser des applications de rencontres gay, comme Grindr, que si elles sont totalement sûres de l’identité de la personne en face. Des groupes armés ont utilisé à plusieurs reprises ces applications pour tendre des guets-apens à des homosexuels, et les assassiner."