Des femmes en fauteuil roulant violentées par un agent de sécurité : c’est ce que montre une vidéo tournée à Dakar, le 8 juin, qui a suscité l’émoi au Sénégal. L’agent doit être jugé ce lundi.

Au début de la vidéo, tournée dans le quartier du Plateau, dans le sud de Dakar, on voit une femme au sol, à côté d’un fauteuil roulant renversé. Un homme tire ensuite sur le fauteuil, mais la femme résiste. Une autre femme handicapée, qui porte un enfant sur ses genoux, essaie de s’interposer, en vain. L’homme donne alors des coups de pied à celle qui se trouve au sol.


Légende : Vidéo tournée le 8 juin à Dakar, vue plus de 200 000 fois sur les réseaux sociaux.

L’homme que l’on voit malmener ces femmes est un agent de sécurité de proximité. Il s’agit d’un corps créé en 2013, initialement pour aider la police et la gendarmerie à lutter contre la délinquance.

Contactées par la rédaction des Observateurs de France 24, plusieurs associations défendant les droits des personnes handicapées ont indiqué que les femmes étaient en train de mendier lorsque l’agent les a violentées. Toutes ont également dénoncé le comportement de ce dernier.

"La mendicité est interdite au Sénégal, et quand la loi est appliquée, ce sont toujours les personnes handicapées qui en pâtissent"

Fatou Mboup travaille au sein de l’association Handicapés Dakar Plateau.

J’ai parlé avec Adama, l’une des femmes que l’on voit dans la vidéo avec un enfant. Elle m’a dit qu’elle était intervenue car elle avait vu une femme être brutalisée par un agent. Elle a commencé à le frapper et l’agent s’est mis à l’insulter, elle a répondu et ça a dégénéré. Mais ce qui l’a surtout blessée, c’est que son enfant l’ait vue se faire malmener.

La mendicité est interdite au Sénégal [selon le code pénal, NDLR ]. La loi n’est pas toujours appliquée, mais quand elle l’est, ce sont toujours les personnes handicapées qui en pâtissent. Avec notre association, nous sommes d’ailleurs déjà intervenus à plusieurs reprises dans le passé pour faire libérer des personnes handicapées, qui avaient été amenées au poste de police car elles mendiaient. Cela arrive notamment à la veille des visites de chefs d’État, lorsque les autorités veulent "nettoyer" la ville…


Le 9 juin, plusieurs associations défendant les droits des personnes handicapées se sont d’ailleurs mobilisées devant le commissariat central de Dakar, afin de réclamer la libération d’une femme handicapée arrêtée en marge de l’incident survenu la veille.
 

"Cette vidéo met en lumière ce que ces femmes vivent au quotidien"

Fatou Mboup poursuit :

C’est bien que cet incident ait été filmé, car cela met en lumière ce que ces femmes vivent au quotidien : violences, humiliations… Par exemple, Adama m’a raconté qu’elle avait déjà été maltraitée physiquement au poste de police dans le passé, après avoir été arrêtée. De plus, on leur dit souvent de "dégager", notamment dans cette zone, où elles sont au moins 30 tous les jours aux heures de pointe, car c’est un endroit où il y a beaucoup de passage. Mais d’habitude, elles souffrent en silence…

"De nombreuses personnes handicapées mendient car elles n’ont pas d’autres alternatives"

De nombreuses personnes handicapées mendient car elles n’ont pas d’autres alternatives, beaucoup d’entre elles n’ont pas pu aller à l’école durant leur enfance. Ce sont parfois les familles elles-mêmes qui les poussent à mendier – parfois dès l’enfance – car elles pensent qu’elles ne peuvent rien produire de toute façon. Ou alors elles les enferment et les cachent, car elles ont honte d’elles. Cela dit, les mentalités sont en train d’évoluer, notamment car des écoles et des centres ont été créés pour les jeunes handicapés par des associations. Du coup, on voit moins d’enfants handicapés en train de mendier qu’auparavant.

D’une manière générale, rien n’est fait pour les personnes handicapées au Sénégal : il n’y a pas d’infrastructures publiques adaptées, etc. Pourtant, il existe une loi prévoyant l’accessibilité aux édifices publics, un quota de 15 % de personnes handicapées dans la fonction publique… [Il s’agit de la loi d’orientation sociale relative à la Promotion et à la protection des droits des personnes handicapées du 6 juillet 2010, NDLR ] Mais dans les faits, on n’a pas encore remarqué de véritables changements depuis qu’elle a été votée. Par ailleurs, il existe toujours des problèmes de discrimination. Par exemple, il arrive très souvent que les taxis ou les bus ne s’arrêtent pas pour prendre des personnes handicapées…


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Selon la presse locale, à la suite de l’incident du 8 juin, le président de la République a ordonné au gouvernement de déployer en urgence un plan spécial de lutte contre la maltraitance des personnes handicapées.

Quant à l’agent que l’on voit dans la vidéo, il doit normalement être jugé ce lundi 18 juin au tribunal de grande instance de Dakar, à l'audience des flagrants délits. Il sera jugé pour des faits de violence et voie de fait, coups et blessures volontaires sur une personne vulnérable.