Sur la plage de Songolo, qui borde la deuxième ville du Congo Brazzaville, des requins sont régulièrement débarqués des bateaux de pêcheurs artisanaux. Inquiet de la potentielle vulnérabilité de certaines espèces pêchées et de la légalité de cette pêche, un de nos Observateurs à Pointe-Noire nous a envoyé une série de photos et vidéos, prises à différentes dates, des arrivages de requins. Nous avons mené l’enquête : si aucune de ces espèces n’est classée "en danger", il est en revanche très probable que ces requins soient issus de la surpêche pratiquée par les navires étrangers.

Retrouvez la première partie de notre enquête sur la pêche aux requins à Pointe-Noire en cliquant ici...

Au Congo-Brazzaville, il n'existe aucune donnée chiffrée sur le nombre de requins péchés dans la zone ni sur les stocks disponibles en matière de requins. Si notre Observateur nous a fait part, dans la première partie de cette enquête, de ses inquiétudes, certains spécialistes invitent à prendre d'abord en considération les raisons de cet attrait pour les requins. C’est notamment l’avis de Koumba Kombila, spécialiste des pêcheries en Afrique centrale, responsable du programme “Gabon bleu”, qui vise à préserver les côtes de ce pays voisin du Congo et membre de l'ONG de défense des océans Sea Shepherd.
 

"Il faut voir le problème dans son ensemble"

Il faut voir le problème dans son ensemble. Les pêcheurs artisanaux sont des communautés pauvres. Ils font face à la concurrence grandissante des chalutiers étrangers qui pêchent également dans la zone en très grande quantité et vident les eaux des pêcheurs artisanaux. Il y a un énorme problème de pêche illégale : des navires qui ont des permis pour un certain type de pêche et qui finalement capturent d’autres animaux, ou en capturent plus qu’autorisé, pêchent dans la zone réservée aux pêcheurs artisanaux [ces zones sont définies dans la loi congolaise sur la pêche de 2000, NDLR].

Chalutier au large du Gabon en 2013. Photo de Koumba Kombila.

Alors dans ce cas que reste-t-il ? Sûrement les requins. Les pêcheurs se rabattent là-dessus et les habitudes alimentaires s’en voient par conséquent changées. Et ils peuvent encore pêcher ces espèces [celles que l'on peut voir sur les photos de Max, voir partie 1, NDLR] car elles se trouvent près des côtes, là où les gros navires ne peuvent vraiment pas aller. Par ailleurs, pour les pêcher, il faut des filets "maillants dérivants" bien spécifiques, dont disposent les pêcheurs artisanaux. Il y a aussi tout un système de transformation nécessaire, notamment le salage du requin : pour les navires étrangers, ce n'est pas une ressource valorisée. En revanche, on observe des pêcheurs artisanaux qui mettent en place des filets spéciaux et se mettent à cibler particulièrement les requins dans un contexte d'épuisement des stocks... On comprend bien le lien de cause à effet.

"Il y a quelques années, il est vrai que je ne voyais pas autant de débarquement de requins"

Dans le rapport “Trente années d’exploitation des Requins en Afrique de l’Ouest”, la Commission sous régionale des pêches (CSRP), une organisation intergouvernementale entre le Cap Vert, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie, le Sénégal et la Sierra Leone, dressait le même constat, assurant que dans “un contexte global d’épuisement des stocks commerciaux, les requins constituent une ressource en chair consommée dans beaucoup de pays”. Notre Observateur à Pointe Noire a également évoqué cette hypothèse et remarque que les poissons de bonne qualité rapportés par les pêcheurs artisanaux se font plus rares, mais surtout plus chers :

Il y a quelques années, il est vrai que je ne voyais pas autant de débarquements de requins. Les pêcheurs artisanaux avaient d’autres poissons, et de bons poissons, des maquerelles, par exemple. Mais maintenant, même en pleine saison, ils ne rapportent plus grand-chose, et les poissons qu’ils rapportent ne sont pas de très bonne qualité. Pourtant, je dirais que depuis dix ans, le prix de leurs produits a peut-être triplé. Et, parfois, quand la pêche a été mauvaise, ça augmente encore. Pendant ce temps, on sait que beaucoup de bateaux étrangers sont présents dans les eaux et que le Congo ne peut pas tout gérer.

Un deuxième Observateur à Pointe-Noire, contacté à ce sujet, confirme :

Dans nos marchés à Pointe-Noire, je remarque aussi qu'il y a de plus en plus de requins vendus. Attention, ils ne dominent pas par rapport aux autres poissons vendus, mais on en trouve beaucoup. J'ai également remarqué que pendant un temps au Congo, la consommation de requins était "limitée" à l'ethnie Vili [l'une des communautés de pêcheurs, voir partie 1, NDLR]. Aujourd'hui, la consommation s'est étendue au reste de la population. Alors que les prix ont augmenté en matière de poissons, le requin est resté bon marché. Dans un tel contexte, l'intérêt du consommateur, et notamment des foyers les plus modestes, a grandi. La demande est donc, d'après moi, en augmentation, ce qui explique aussi ces pêches.

Des pêcheurs artisanaux découpent les requins sur la plage de Songolo pour ensuite les vendre. Cette image a été prise par notre Observateur en avril 2018 à Songolo.

Certains requins sont apportés entiers au niveau des marchés pour être vendus. Cette photo a été prise par notre Observateur en mai 2018 dans le marché près de la plage de Songolo.

Avec des eaux poissonneuses et des États qui manquent de moyens de contrôle, les eaux des pays maritimes d’Afrique sont prisées par les industriels de la pêche, venus d’Asie, de Russie et d’Europe. Comme le rappelle un récent article du Monde Diplomatique, ces derniers ayant épuisé les réserves de poissons dans leurs propres zones géographiques envoient leurs “navires-usines” faire le tour du monde, avec une prédilection pour “l’eldorado africain”.

Selon la plate-forme spécialisée dans l’identification des navires FishSpektrum, la Chine disposerait à elle seule d’une flotte de 600 bateaux disséminés le long de l’Afrique de l’Ouest, de Gibraltar au Cap. Il en résulte un véritable “transfert de protéines des pays pauvres vers les pays riches”, selon le Monde Diplomatique, qui indique qu’en Europe et en Asie, la consommation de poisson par habitant ne cesse de croître, pendant qu’elle recule fortement en Afrique subsaharienne.

"Le vrai scandale c’est le 'shark finning', la pêche aux requins seulement pour les ailerons"

Selon Koumba Kombila, la présence de ces navires, peu transparents et difficilement contrôlables de par leur nombre et le manque de moyens des États, a également des conséquences sur la pêche aux requins. Il accuse les navires étrangers de s’adonner à des pratiques beaucoup plus violentes envers les requins :

Sur les photos [de notre Observateur], même si l’on voit des ailerons coupés, ce n’est pas une pêche de braconnage, c’est une pêche destinée à la consommation. Les pêcheurs artisanaux rapportent des requins, les sèchent, les salent, puis les vendent ou les exportent vers d’autres pays de la région, souvent à l’intérieur des terres. Les ailerons sont un “sous-produit” de la pêche. Il existe en effet des réseaux pour exporter ces ailerons vers l’Asie [où se situe la demande pour ces produits, les ailerons étant consommés sous forme de soupe et réputés pour leurs vertus "aphrodisiaques", NDLR].

Requins débarqués sur la plage de Songolo à Pointe-Noire en 2018. Photo de notre Observateur.


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Mais, selon moi, le vrai scandale c’est plutôt le “shark finning” c’est-à-dire la pêche aux requins seulement pour les ailerons. Théoriquement [depuis 2003], les pêcheurs européens n’ont plus le droit de se livrer à ce type de pêche, qui consistait bien souvent à pêcher les requins, découper les ailerons et remettre le corps à l’eau.


Requins juvéniles pêchés illégalement dans les eaux du Gabon en 2013. Photo: Koumba Kombila.

De même, les chalutiers étrangers présents sur la côte ouest de l’Afrique sont bien souvent peu transparents et ils s’adonnent aussi à des massacres de requins ! Nous avons fait un programme de surveillance de la pêche industrielle au Gabon, intitulé "Programme des observateurs de la pêche industrielle au Gabon" et les chiffres parlent d'eux-mêmes. Entre juin 2017 et janvier 2018, ce programme a permis de suivre 12 navires thoniers qui ont capturé 5 224 tonnes de thons, rien que dans la zone économique exclusive (ZEE) du Gabon. Mais ils ont également pris dans leurs filets, "accidentellement", 2 053 espèces sensibles dont 1 698 requins, une baleine et 61 raies.

"Le monde entier pêche le requin"

L’an dernier encore, le palangrier espagnol “Baz” a été arraisonné par les autorités gabonaises et l’équipage de Sea Shepherd au cours d’une opération conjointe appelée "Opération Albacore" dans les eaux territoriales de São-Tomé-et-Príncipe. Il avait un permis pour pêcher des thons, mais au final à son bord on a trouvé surtout des requins et de nombreux ailerons, qui avaient été séparés des corps, en violation du règlement européen !


Requins juvéniles pêchés illégalement dans les eaux du Gabon en 2013. Photo: Koumba Kombila.

Donc, il ne faut pas être hypocrite : le monde entier pêche le requin. Les gros navires étrangers le font, sciemment ou accidentellement. Souvent ce ne sont pas les mêmes espèces que celles que pêchent les artisanaux, près de la côte, mais on parle toujours de pêche aux requins.

Certes, il faut surveiller les pêcheries de requins. Mais il faut être prudent en matière de conservation. Par exemple, interdire la pêche aux requins [comme le proposait la circulaire de 2001 au Congo, NDLR], n’a à mon sens aucun intérêt. L’impact sur les pêcheurs artisanaux serait énorme : ils n’auraient pas forcément la connaissance de ces lois et se verraient incriminés dès lors qu’ils débarqueraient leur marchandise de façon "visible" sur les plages, pendant que les navires étrangers continueraient très certainement à capturer ce qu’ils veulent puisqu’il faut d’importants moyens pour pouvoir les arraisonner et contrôler.

"La pêche aux requins est notre bouée de sauvetage"

Contacté par notre rédaction, Idrissa Inoua, président de l'Association pour le développement des initiatives communautaires de la pêche (AICP) qui regroupe les pêcheurs artisanaux de Pointe-Noire, confirme :

"Le requin est beaucoup consommé au Congo. Mais il est vrai que nous sommes victimes d'une concurrence déloyale de la part des industriels et surtout des navires chinois qui ne respectent pas les lois : violation de nos zones de pêche, destruction de nos filets. Les industriels cassent tout. La pêche aux requins est notre bouée de sauvetage. Si la pêche illégale cessait et que les pêcheurs artisanaux retrouvaient des revenus normaux, alors oui, le requin pourrait redevenir une prise accessoire (et non plus ciblée, comme aujourd'hui)."

 
"Si on interdit la capture des requins,  on risque de ne plus avoir aucune visibilité sur les captures réelles"


Un deuxième activiste environnemental ayant mené des opérations de surveillance dans la région, mais qui a préféré ne pas apparaître dans cet article, rejoint Koumba Kombila sur ce point et soupçonne même que des requins débarqués à Songolo soient issus de transbordements de chalutiers étrangers vers les pirogues artisanales. Il estime de son côté qu’une loi pour protéger les requins pourrait même avoir des conséquences plus graves à long-terme :

Il faut bien comprendre que le requin est intéressant pour plusieurs raisons : ses ailerons qu’on peut, par exemple au Gabon, vendre 35 000 FCFA (une cinquantaine d'euros) le kilo sur le marché noir, la chaire du requin ne nécessite pas d'apporter de la glace à bord de la pirogue et le prix est très abordable.

Si on interdisait de capturer les requins, nous risquerions de ne plus avoir aucune visibilité sur les captures réelles effectuées par cette pêche [car elle continuera certainement de façon illégale et donc incontrôlable, NDLR]. Selon moi, il faut interdire la pêche ciblée et ne pas sanctionner les prises accidentelles. Mais encore une fois, c’est très compliqué à suivre pour les autorités.

En 2004, les États membres de la CSRP (Cap Vert, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie, le Sénégal et la Sierra Leone, NDLR) avait développé une stratégie de conservation et de gestion durable des requins dans la sous-région pour quatre ans. Ce programme avait, selon ses instigateurs permis d’améliorer la connaissance par les locaux des populations de requins et le suivi des pêcheries. Au Congo, il n’existe pour le moment pas de programme équivalent.

Le cabinet du ministère de l'Agriculture de l'Élevage et de la Pêche du Congo Brazzaville a assuré à France 24 que des “quotas” de pêche aux requins étaient mis en place, au moins pour les industriels. En ce qui concerne la pêche artisanale, les captures de requins ne seraient, selon lui, pour le moment pas inquiétantes. Le ministère, qui rappelle que le Congo a signé de nombreuses conventions internationales pour la protection des animaux, a par ailleurs affirmé qu’il se pencherait davantage sur le sujet après notre alerte.