Sur la plage de Songolo, qui borde la deuxième ville du Congo-Brazzaville, des requins sont régulièrement débarqués des bateaux de pêcheurs artisanaux. Inquiet de la potentielle vulnérabilité de certaines espèces pêchées et de la légalité de cette pêche, un de nos Observateurs à Pointe-Noire nous a envoyé une série de photos et vidéos, prises à différents jours, des arrivages de requins. Nous avons mené l’enquête.

En août 2016, Max (pseudonyme) avait déjà alerté l’équipe des Observateurs de France 24 en envoyant plusieurs images de pêcheurs dépeçant des raies sur la plage de Songolo, à Pointe-Noire. Une biologiste américaine avait identifié pour notre rédaction des raies Mobula, une espèce classée comme vulnérable par l’UICN (Union international pour la conservation de la nature) et dont la pêche, bien qu’accidentelle, a des impacts sur la survie d'une espèce qui ne se reproduit que tous les deux ou trois ans.

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"La quantité de requins ramenée m’impressionne de plus en plus"

Fin avril 2018, Max est revenu vers notre rédaction avec cette fois des photos de débarquement de requins sur cette même plage de Songolo. Sur ces images, prises entre avril et juin, on peut remarquer que certains ont les ailerons coupés. D’autres sont exposés entiers à même le sable.

Image prise par notre Observateur à Songolo en avril 2018.

Image prise par notre Observateur à Songolo en avril 2018.

Image prise par notre Observateur à Songolo en mai 2018. Des requins entiers sont exposés sur le sable.

Max, qui est retourné plusieurs fois sur place pour se renseigner, parle d’un double commerce :

Je suis un habitué de cette plage. Je n’habite pas loin, et j’y fais parfois mon footing. Ce qui est tout d’abord important à dire, c’est que cette pêche ne date pas d’hier. Cela fait des années que je vois cela. Mais je n’y prêtais pas forcément attention. Depuis peu, je trouve que la fréquence de ces débarquements augmente et la quantité de requins ramenés m’impressionne de plus en plus. Je me suis rapproché un peu de ces pêcheurs pour en savoir plus et j’ai remarqué qu’ils retiraient à certains requins leurs ailerons. Ici, on dit que c’est pour être vendu en Asie, mais je ne connais pas le détail de ce commerce.

Ensuite, les requins sont séchés, parfois découpés directement sur la plage, puis vendus sur place ou dans les marchés. En discutant avec des passants, j’ai appris que certains pêcheurs avaient des filets dérivants ou flottants avec des mailles qui sont volontairement assez grandes pour pouvoir les attraper. Souvent, d'après ce que j'ai pu comprendre en faisant mes recherches, les pêcheurs partent près de trois jours en mer, déposent des filets flottants puis récupèrent les poissons piégés.

"J’ai l’impression qu’on est dans un laisser-faire total"

La plupart des pêcheurs que j’ai pu voir à Songolo sont des “Popo” [des pêcheurs migrants] originaires d’Afrique de l’Ouest et notamment du Bénin et du Togo. Ils utilisent de longues pirogues motorisées. Il y a aussi des “Vili”, originaires du Congo, mais ils sont beaucoup moins nombreux. Ce sont aussi des pêcheurs artisanaux, avec le même type de pirogues, mais je les vois moins souvent ramener des requins.

Comment savoir si cette pêche est néfaste sur les populations de requins ? Est-ce que ce sont des espèces vulnérables ? En me renseignant un peu, plusieurs choses m’ont étonné : d’abord, je n’ai jamais vu personne compter les requins débarqués ou contrôler les espèces. J’ai l’impression qu’on est dans un laisser-faire total.

Or, on a bien vu avec les raies mobula que parfois la pêche d’espèces vulnérables – même accidentelle – peut avoir un impact très néfaste. Il est vrai que cet animal est vu plutôt comme un potentiel prédateur que comme un animal à protéger, mais est-ce une raison pour le pêcher ? Quels sont les dangers à long terme ?

Quelles espèces ?

Pour répondre aux questions de Max, notre équipe a envoyé ses photos à plusieurs spécialistes et biologistes. Un membre de l’ONG Wildlife Conservation Society, qui a préféré ne pas être cité, nous a assuré qu’il y détectait au moins cinq espèces différentes : le requin bordé (Carcharhinus limbatus), le requin soyeux (Carcharhinus falciformis), le requin renard à gros yeux (Alopias superciliosus), le requin tisserand (Carcharhinus brevipinna), le requin bouledogue (Carcharhinus leucas).

Ces requins sont des espèces classées comme "quasi menacées" sur la Liste rouge de l’UICN. Il s'agit de la sixième catégorie sur neuf, la première concernant les espèces "éteintes" et la dernières celles "non évaluées".

Deux requins, le soyeux et le renard à gros yeux, figurent eux en annexe 2 de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES). La CITES, qui a été signée par le Congo en 1983, a pour objectif le contrôle et la réglementation du commerce international des espèces inscrites dans ses annexes. L’annexe 2 comprend toutes celles qui ne sont pas nécessairement menacée d’extinction mais dont le commerce des spécimens “doit être réglementé pour éviter une exploitation incompatible avec leur survie”.

En somme, les requins photographiés par notre Observateur ne sont pas classés "en danger", ni interdits de pêche.

Les requins débarqués sur la plage de Songolo ne sont pas classés "en danger". Cette image a été prise par notre Observateur en mai 2018 à Songolo.

Aucune loi contre la pêche aux requins

Par ailleurs au Congo, aucune loi n’interdit la pêche ou le commerce de requin, contrairement à ce qu’avancent certaines ONG ou associations sur leurs sites. En revanche, en mai 2001, le gouvernement congolais avait adressé aux pêcheurs industriels et artisanaux une circulaire annonçant la décision de suspendre la pêche aux requins, dans le but de "stopper le commerce anarchique des ailerons de requins qui a pris des proportions inquiétantes depuis 1998", avait expliqué Freddy Itoua Niamba, à l'époque chargé de la surveillance des côtes congolaises au ministère de l'Économie forestière et des ressources halieutiques.

Selon lui, plus de 500 pêcheurs artisanaux et industriels se livraient à ce braconnage, le long des côtes congolaises, à l’insu de l’administration. Cette circulaire n’a cependant pas de valeur juridique. Quant à la loi portant sur l’organisation de la pêche, datée de 2000, elle ne mentionne jamais les requins. Pas plus que le dernier arrêté sur les espèces protégées au Congo, signé en 2011.

Mais les interrogations que soulèvent notre Observateur ne sont pas infondées pour autant. Aujourd’hui, selon les données de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), près de 30 % des stocks de poissons sont "surexploités", soit pêchés en trop grand nombre. Toujours selon la FAO, environ 100 millions de requins sont tués chaque année dans le monde et 90 % de la population de l'animal a disparu en un siècle.

Au niveau du continent africain, ceci s’explique notamment par “la forte et régulière augmentation de l’effort de pêche ciblant ces espèces vulnérables depuis la seconde moitié du 20e siècle”, comme l’indique le rapport "Trente années d’exploitation des Requins en Afrique de l’Ouest" publié en 2011 par la Commission sous-régionale des pêches (CSRP), une organisation intergouvernementale entre le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie, le Sénégal et la Sierra Leone.

"Il faudrait mettre en place un programme scientifique visant à évaluer les risques réels"

Sollicitée à ce sujet par notre rédaction, la spécialiste Armelle Jung, biologiste et chef de projets scientifiques au sein de l'association de conservation des requins “Des Requins et des Hommes”, s’inquiète également des impacts à long terme que pourraient avoir ces débarquements de requins :

J’ai été surprise de remarquer que les requins pêchés – d’après les images – sont plutôt grands. Cela veut signifie deux choses. Tout d’abord, qu’il y a une population de requins qui semble plutôt en bonne santé quelque part au large des côtes où ils sont pêchés.

Mais dans un deuxième temps, cela pose question : déjà parce que les plus grands sont les reproducteurs et parce que j'observe des femelles qui mettent bas sur les photos. Or, le requin a un cycle de reproduction assez lent. Par ailleurs, c’est l’animal qui joue un rôle de régulateur dans les océans [de par ses caractéristiques de prédateur, NDLR]. Il ne faudrait donc pas que cette pêche impacte trop les stocks.

"Ici il s'agit de gros individus, tous matures et essentiellement mâles. En revanche le troisième requin sur la gauche est une femelle et l'on voit quelque chose ressemblant fortement à un nouveau-né sortir au niveau de ses nageoires pelviennes" commente la biologiste Armelle Jung.

Pour le savoir, il faudrait mettre en place un programme scientifique visant à évaluer les risques réels. de cette pêche sur les espèces de requins, avec des statistiques concernant le nombre de débarquements et les espèces régulièrement prises. De telles statistiques n’existent pas à ma connaissance dans la zone. Il n’est donc pas possible de juger concrètement à quel point cette pêche est néfaste. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’elle mérite d’être surveillée et pas seulement à l’échelle du Congo : j’ai des photos similaires qui ont été prises un peu partout en Afrique de l’Ouest. Ce n’est ni inédit ni spécifique à Pointe-Noire.

Aucune association à Pointe-Noire, ou même au Congo-Brazaville, ne travaille d'ailleurs sur la question des requins. Il n’existe par ailleurs aucune donnée chiffrée sur le nombre de requins pêchés dans la zone ni sur les stocks disponibles en matière de requins. Mais selon nos Observateurs, si les pêcheurs de Songolo débarquent autant de requins sur la plage, c’est également parce que c’est devenu une pêche de substitution, alors que les navires étrangers vident les fonds au large du Congo.


Retrouvez mardi 12 juin la deuxième partie de notre enquête....