Dans les zones rurales marocaines, le taux de scolarisation dépasse rarement les 50 %. Pour les enseignants mutés dans ces régions, exercer le métier d’instituteur devient un défi. C’est le cas de Hicham El Faquih. Affecté en septembre 2017 dans le petit village de Tafsast, dans le nord du Maroc, il a décidé de prendre les choses en main et d’égayer le quotidien de ses élèves.

À quelques kilomètres d’Al Hoceïma, le village de Tafsast est niché dans les montagnes du Rif. Hicham El Faquih n’était pas destiné à y devenir professeur. Mais le ministère de l’Enseignement l’y a affecté en septembre 2017 comme enseignant à l’école primaire. Malgré le manque de moyens, il s’est mis au défi de réhabiliter l’école du village.

À 33 ans, Hicham est diplômé de droit privé et d’un master en “enfance et justice des mineurs” de l’université de Tanger. En septembre 2017, il a été affecté comme enseignant de primaire dans une école de la campagne rifaine. Dans ce douar – petit village ou groupement d’habitations d’une commune – d’une centaine d’habitants, beaucoup d’enfants ont quitté les rangs de l’école pour travailler aux champs, et soutenir financièrement leur famille. Le jeune enseignant rêve de faire en sorte que ces enfants reprennent le chemin de l’école.

Hicham, lors d'une sortie avec ses élèves," à la recherche d'eau". Photo Facebook.

“Si l’État a oublié, c’est aux citoyens d’agir”

Arrivé dans une école désertée et délabrée, le trentenaire a dû d’abord puiser dans ses économies :
Mon arrivée m’a fait l’effet d’un choc. Je suis un “homme de la ville” comme on dit. Je n’avais jamais travaillé dans des villages auparavant. Avec un autre enseignant, nous avons investi la troisième salle de classe pour y loger, et j’ai décidé de retaper les deux autres”.

“La plupart des élèves étaient habitués aux méthodes de la règle et de la ceinture”

L’enseignant décide dans un premier temps de remettre les salles à neuf :
J’ai repeint les classes de couleurs vives, retapé les tables, j’ai essayé de décorer comme je pouvais les murs et j’ai repositionné les tables pour qu’elles soient en forme de U pour favoriser le dialogue avec mes élèves.”

Hicham repeint les tables de son école, octobre 2017. Photo facebook.

Il s’attaque ensuite aux méthodes de travail, avec le but de créer une relation de confiance entre ses élèves et lui.
La plupart des enfants étaient habitués aux méthodes dites de la règle et de la ceinture. C’est comme ça que la plupart des enseignants de campagne font en sorte de se faire écouter. J’ai voulu avoir une approche pédagogique et briser un peu ce schéma-là. Lorsque la classe est agitée ou que certains élèves refusent de m’écouter, plutôt que de hausser le ton, je choisis le dialogue. Je demande aux enfants de sortir respirer, j’essaye d’ouvrir le débat. J’organise aussi des goûters et des après-midi de chants pour que tout ne soit pas synonyme de travail."


Tous les matins, Hicham "fait un check" à ses élèves. Photo Facebook.

En s’inspirant de "méthodes des écoles japonaises et coréennes", selon ses termes, il a acheté des brosses à dent et du dentifrice à ses écoliers, l’occasion de les sensibiliser à l’hygiène.
Certains écoliers ne connaissaient même pas les gestes qu’on pourrait qualifier d’élémentaires : se brosser les dents, se laver les mains après le repas. C’est une éducation d’hygiène corporelle qui leur est complètement inconnue. Désormais, je leur demande de laver leurs dents après manger et le matin à leur arrivée. Il m’arrive aussi de m’improviser coiffeur”.

Le jeune professeur a mis des brosses à dents à disposition de ses élèves. Photo Facebook.


Muni d’une tondeuse et de ciseaux, il coiffe ses élèves. Photo Facebook.

Face aux difficultés d’approvisionnement en eau, le jeune professeur a décidé de travailler main dans la main avec ces élèves.
J’ai mené des excursions dans les villages avoisinants et dans d’autres douars, pour que ces écoliers, qui pour la plupart n’ont jamais quitté leur petit village, puissent voir autre chose. Et puis parfois nous allons ensemble chercher de l’eau dans les puits les plus proches. Nous avons foré, et progressivement, avec l’aide de tout le village, nous avons réussi à creuser un puits près de l’école.”

Hicham construit un puits avec des gens du village. Photo Facebook.
“Ma principale crainte était que les enfants ne viennent plus à l’école”
 
J’ai contacté d’autres professeurs, ainsi que des associations de protection de la petite enfance, avec l’idée d’obtenir des donations de personnes extérieures pour mener davantage d’activités. Ma principale crainte est que les enfants ne viennent plus à l’école. Beaucoup d’entre eux sont habitués à abandonner l’école en cours de route pour travailler en ville ou dans des exploitations agricoles de la province.”

Le phénomène de l’abandon scolaire est récurrent dans les campagnes marocaines. Dans les villages du nord du Maroc, il concerne 60 % des élèves. Pour de nombreuses familles, il est plus avantageux de garder leurs enfants sur l’exploitation familiale où ils rendent de nombreux services, bergers pour les garçons, travaux domestiques pour les filles, que de les envoyer à l’école. Une situation que le gouvernement marocain a essayé d’endiguer.

En 2017, le conseil supérieur de l’éducation marocain a mené un plan de réformes afin d’améliorer les conditions d’enseignement dans les écoles rurales. Mais ces dernières restent précaires. Si la majorité des écoles rurales sont électrifiées, 56,3 % d’entre elles n’ont toujours pas accès à l’eau potable et 93,3 % ne sont pas raccordées au réseau d’assainissement, d’après les chiffres du ministère marocain de l’Éducation. Des conditions d’accueil qui restent donc austères et qui limitent les initiatives.

Aujourd’hui le dernier défi d'Hicham reste la construction de sanitaires. Une prochaine étape qui pourrait être soutenue par la société civile. À la suite de la publication de ces photos et vidéos, une association marocaine, “Tous contre l'abandon scolaire” a lancé un appel aux dons afin de financer la mise en place de toilettes à l’intérieur de l’école.