Dimanche 27 mai, des professeurs se sont rassemblés devant la mairie de Lu’an, une ville de la province rurale de l’Anhui, dans l’est de la Chine, pour manifester contre leur situation, qu’ils jugent précaire. Vite, la manifestation a été réprimée par les autorités locales : des vidéos postées sur le réseau social Weibo, montrant des policiers violenter des manifestants, ont causé l’indignation. Mais si la censure du gouvernement n’a pas tardé à agir, l’information a déjà fait le tour de la Chine.

Entre la censure et la version édulcorée des médias officiels, il est difficile d’établir avec précision ce qui s’est passé. Au moment où nous publions ces lignes, seules quelques vidéos, les moins violentes, sont encore visibles sur Weibo, la plateforme de micro-blogging chinoise. Mais les dissidents chinois continuent, à partir de l’étranger ou via leur VPN, de partager vidéos et critiques de la répression sur Twitter, Facebook et YouTube, interdits en Chine. Sur YouTube, qui généralement échappe à la censure des autorités, une compilation des scènes de violences attribuées aux manifestations de dimanche dernier était encore visible mercredi 30 mai, mais a été supprimée à ce jour par son auteur, indique la plateforme de partage de vidéo.

La première est une compilation des scènes filmées lors de la manifestation des professeurs, dimanche. On y voit les policiers s’attaquer brutalement aux manifestants. Elle a été téléchargée à partir de Twitter, et rediffusée sur la chaine YouTube de l’une de nos journalistes.



Les autorités ont affirmé qu’il y avait eu 40 manifestants. Certains médias, censurés en Chine, avancent le chiffre de 200. En tout cas, les vidéos qui montrent un nombre de contestataires supérieur à 40 ont disparu du web chinois. Mais elles sont encore sur Twitter.

Une centaine de professeurs retraités se sont rassemblés trois jours plus tard, mercredi 30 mai. Cette fois, à l’exception de quelques discussions sur des forums, l’information n’a pas fuitée sur le web chinois, mais elle a été rapportée par plusieurs médias basés à l’étranger, comme Radio Free Asia.

De leur côté, les médias officiels tentent de calmer les tensions en édulcorant la responsabilité de la police locale, se contentant d’indiquer qu’elle "aurait appliqué la loi de façon brutale ", et restent très évasifs sur l’aspect répressif de l’intervention policière.

Fait rare cependant, la marie de Lu’an a présenté des excuses, et le bureau de la Sécurité publique de la ville a déclaré avoir lancé une enquête après des accusations de violences physiques envers les manifestants.
 

« La censure est de plus en plus efficace »

Pour Marie Holzman, spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise, la fuite de cette information sur les réseaux sociaux occidentaux est relativement exceptionnelle, mais s’explique par son aspect particulièrement choquant.

La censure chinoise est de plus en plus efficace depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012. Avant, des journalistes dissidents comme Lu Yuyu et Li Tingyu [un couple de journalistes activistes, qui ont reçu le Prix RSF-TV5-Monde 2016, NDLR] ou encore Huangqi nous informaient au jour le jour, sur les circonstances, le but, les revendications, et la réaction des autorités. Huangqi animait depuis 18 ans le site 64tianwang, l'un des sites d’opposition les plus reconnus. Aujourd’hui, la plupart de ces gens-là sont en prison. Dans ce sens, c’est exceptionnel qu’un tel événement ait fait le tour de la Chine et ait atteint les réseaux occidentaux.

Ici, il s’agit de professeurs qui ont été maltraités par la police, jetés par terre. Les images sont brutales. Malgré l’évolution actuelle de la société chinoise, qui est de plus en plus matérialiste, le respect dû aux professeurs reste une vertu fondamentale de la société. Et lorsque quelque chose choque vraiment la population chinoise, il est normal que cela fasse le tour du pays.

« Quand on dit qu’il y a une manifestation parce que des professeurs n’ont pas touché leur salaire, je le crois »

La situation des professeurs dans les régions rurales est un phénomène particulier. Dans les années 1950, Mao Zedong a instauré le système du Hukou, qui sépare juridiquement l’identité nationale des urbains et des ruraux et dont la plupart des aspects sont encore d’actualité. De par ce système, l’État finance l’éducation dans les grandes villes, mais à la campagne et dans les petites villes, ce sont les collectivités locales et les familles qui sont en charge des écoles. L’activité économique n’y est pas vraiment prospère, certaines communes sont plus ou moins en faillite, et il n’y a plus d’argent pour payer les enseignants.

Par ailleurs, la question de l’éducation est tendue depuis un moment : le gouvernement chinois aurait investi trois milliards de dollars [2,57 millions d’euros] pour faire venir et financer des étudiants étrangers, alors qu’un étudiant chinois doit généralement compter sur sa famille pour payer des frais de scolarité très élevés. Pendant ce temps, les salaires des professeurs restent très bas, et cela fait scandale. Alors quand on dit qu’il y a eu une manifestation parce que des professeurs n’ont pas touché leur salaire, pour toutes ces raisons, je le crois.