Vous faîtes peut-être partie des millions de personnes qui ont vu cette vidéo qui cartonne sur Internet depuis le 4 mai : à Sarrebruck, en Allemagne, un groupe de canards déambule et s’arrête à un passage piéton pendant que le feu est rouge et repart dès que le feu repasse au vert. La vidéo a été réalisée par une agence de publicité allemande. Elle a très bien réussi son coup : car en réalité, la vidéo est truquée. Voilà pourquoi.

Sur certaines pages, la vidéo de l'agence Ed Saarland culmine à plus de deux millions de vues (elle faisait même plus de 20 millions sur une page qu'il a depuis supprimée). Ce montage humoristique  vise à s’amuser de la rigueur des Allemands pour dire, en substance, que même les canards dans ce pays respectent le code de la route.

Le déplacement des canards

En regardant de près, on peut remarquer qu’à deux moments dans la vidéo, les canards ne marchent pas… mais glissent. Voici un extrait ralenti.

On peut donc en déduire que les canards ont probablement été rajoutés à la vidéo d’origine. Le décor et les canards sont deux éléments vidéo différents.

Roy Peker est artiste vidéo, spécialiste en effets visuel à Londres. Contacté par notre rédaction, il analyse la vidéo et affirme que les canards sont en fait une animation ajoutée :

Il y a plusieurs éléments qui me sautent aux yeux : la couleur des canards est légèrement différente de ce qu’elle devrait être, leur démarche n’est pas naturelle, et surtout leur animation est effectivement loin d’être irréprochable.

L’ombre des canards

La forme d’une ombre dépend de la hauteur de l’objet et de l’angle de la source de lumière. Une formule permet de la déterminer.

Avec le logiciel libre Forensically Beta, nous avons placé un filtre sur certaines parties de l’image, qui permet d’ajouter de la lumière afin de comparer l’ombre faite par les canards à celle du mobilier urbain.

Le résultat est assez net : les deux hommes en haut de la vidéo, les poteaux, le support publicitaire, l’arbre, ont tous une ombre très faible, à peine perceptible. Alors que les canards ont une ombre beaucoup plus forte et beaucoup plus importante, bien qu’ils représentent de petits volumes.


Il faudrait donc que les canards aient été éclairés par une autre source de lumière que les éléments du décor. Cela serait possible de l'intérieur, mais c’est ici très improbable puisque la vidéo est filmée à la lumière du jour.

La qualité de l’image

Un troisième élément vient appuyer le fait que cette vidéo est truquée. Toujours avec le même logiciel, nous avons passé un autre filtre sur l’image : il réduit la qualité de l’image au néant, elle est donc noire, puis permet de l’augmenter progressivement, de sorte qu’apparaissent en premier les éléments qui sont de la meilleure qualité.



Normalement, tous les éléments devraient avoir la même qualité à tous points de l’image. Or, si l’on compare la texture des ombres des canards, on remarque qu’elle est de même qualité que celle des canards… mais pas celle des autres éléments de l’image. Ainsi, les ombres des canards et les canards eux-mêmes sont pleins de points de blancs alors que celles des autres éléments en ont beaucoup moins.

On peut donc conclure que l’agence de publicité qui a fait cette vidéo a d’abord tourné un plan à ce carrefour, avec un acteur prétendant commenter le déplacement de canards. Puis, les canards ont été ajoutés et animés de façon à faire croire qu’ils étaient bien partie de l’image originale.

"Ces effets sont tout à fait à la portée d’un spécialiste des effets visuels ou d’un étudiant"

Roy Peker poursuit :

Dès que j’ai vu la vidéo, j’ai su qu’elle était truquée. Ce n’est pas mal fait mais je pense que n’importe quel professionnel des effets visuels remarquera que des choses clochent : la couleur des canards, le fait que les ombres ne correspondent pas aux canards... Réaliser ce genre de vidéo n’est pas simple : les concepteurs doivent prendre en compte beaucoup de choses, notamment le fait de faire des mouvements de caméra qui font penser que c’est tourné sur le vif.

Cette vidéo n’a d’autre but que de faire rire et de générer du clic et donc de l’argent pour l’agence qui l’a réalisée. Mais ce qu’elle montre, c’est qu’il st désormais possible de berner le public en truquant des images : une personne maîtrisant les bons logiciels ou tout étudiant en effets visuels pourrait manipuler des images et facilement tromper une audience.

N’importe quel internaute ne peut pas arriver à ça, mais c’est tout à fait à la portée d’un spécialiste des effets visuels ou d’un étudiant en la matière, qui peuvent utiliser des logiciels comme Nuke ou After Effects – qui sont payants. Ensuite, remarquer que ce genre de vidéo est truqué demande de l’expérience, il faut avoir regardé beaucoup d’images manipulées pour avoir l’œil affuté et repérer ce qui est faux ou non.

On peut donc s’inquiéter de voir un jour une vidéo d’actualité truquée, avec de potentielles conséquences réelles.

France 24 a contacté à plusieurs reprises l’agence qui a publié la vidéo, sans succès. Interrogé par un média allemand qui avait qualifié la vidéo de "fausse" , Sven Herzog, un des membres de l’agence, s’est contenté de répondre qu’elle était "une bonne vidéo d’éducation à la sécurité routière".