Dans la ville de Cianjur, dans la province indonésienne de Java occidental, une vidéo tournée vendredi 25 mai montre un groupe d’islamistes ultra-conservateurs en train de patrouiller pour harceler, puis arrêter et détenir quatre personnes transgenres, le tout sous le regard de la police.

La semaine dernière, plusieurs hommes d’une "patrouille" arpentaient le quartier de Cilaku, à Cianjur, faisant la chasse aux épiceries ouvertes, vendant de la nourriture ou de l’alcool en journée durant la période de ramadan, selon la police locale. Ces derniers disent appartenir au Front de défense de l’islam, une sorte de police des mœurs citoyenne, notamment connue pour s'en prendre aux bars actifs en journée durant la période de ramadan.

Une vidéo de leur action a filtré sur les réseaux sociaux. On y voit des membres de cette patrouille harceler deux femmes transgenres. Ils rentrent ensuite dans un appartement en forçant la porte et ressortent avec deux autres femmes transgenres. Les quatre personnes sont ensuite alignées par le groupe d’hommes qui leur crie dessus. L’un des membres de la patrouille se lance dans un sermon et les oblige à promettre qu’elles vont arrêter de s’habiller comme des femmes.

Les quatre femmes transgenres forcées de s’accroupir au sol, entourées par le groupe d’hommes. Capture d’écran de la vidéo, floutée par France 24.

Coconuts Jakarta, un site web indonésien, a traduit la plupart des propos qu’on entend dans la vidéo. Les membres de la patrouille disent par exemple : "Vas-y, chante, mais porte une tenue macho, avec laquelle personne ne te regardera".

À la fin de la vidéo, un homme lance de l’eau au visage d’une des femmes et lui demande d’enlever son maquillage.


À plusieurs reprises dans la vidéo, on voit un policier assister à la scène, sans broncher.

Le chef de la police de Cianjur a confirmé à un média local qu’un policier était bien présent durant l’incident, mais précisé qu’il n’avait rien fait de mal : selon lui, sa présence aurait permis à la situation de ne pas dégénérer.

Il n’existe pas de loi à interdisant les transgenres en Indonésie. Cependant, ils sont souvent la cible de violences, de harcèlement et de discrimination : début mai, une vidéo montrant un officier de police humiliant publiquement un transgenre avait déjà circulé.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Des femmes transgenres humiliées par la police d’Aceh, province rigoriste d’Indonésie

"C'est malheureusement très courant"

Naila Rizqi Zakiah est avocat public pour LNH Masyarakat, une ONG basée à Jakarta qui travaille avec les communautés marginalisées, dont la communauté LGBT.

Nous sommes en contact avec des amis dans la zone où la vidéo a été filmée, qui nous ont assuré que les femmes transgenres étaient en lieux sûrs. Nous essayons désormais d’entrer en contact avec elles, afin de les accompagner dans le dépôt d’une plainte. Quoiqu’il arrive, nous en déposerons une.

Ce genre d’indicent est malheureusement courant et il s’en produit dans différentes régions d’Indonésie. Ce qu’on voit dans la vidéo, c’est un exemple de la politique répressive du gouvernement et de la société envers les personnes LGBT.

Nous avons mené une enquête sur le harcèlement et la discrimination que subissent les LGBT. Sur l’année 2017, nous avons compté 973 cas rapportés dans les médias. Dans ce total, 26 % des victimes étaient visées parce qu’elles étaient gay ou lesbiennes et 74 % parce qu’elles ou ils étaient transgenres.

Nous avons aussi trouvé que dans 55 % des cas, les abus venaient de la police ou de personnes dépositaires de l’autorité publique, et 45 % de la société.

"Même les partis progressistes ne parlent pas des abus subis par la communauté LGBT"

La situation est alarmante. Le Front de défense de l’islam est devenu une sorte de police morale, qui vise les personnes transgenres, de même que diverses minorités religieuses et ethniques. Et malheureusement, la police a tendance à soutenir ce genre de groupes qui prétendent punir ce qu’ils appellent des "communautés immorales" [selon un sondage récent, 87 % des Indonésiens considèrent les personnes LGBT comme "une menace à la vie privée ou publique "].

Ces dernières années, plusieurs évènements ont empiré la situation des personnes LGBT. En 2016, ils se sont vus interdire l’accès aux universités. En 2017, un groupe conservateur, l'Alliance de l’ampleur de la famille, a réussi, avec une pétition, à faire statuer la Cour constitutionnelle pour tenter de criminaliser l’homosexualité. La cour l’a rejeté, mais maintenant c’est le Parlement qui discute d’une interdiction de l’homosexualité.

Il y a énormément d’hommes politiques et de leaders de la société civile qui parlent de criminaliser l’homosexualité. Je crains que des scènes comme celle de la vidéo ne continuent de se produire si ce sentiment anti-LGBT continue d’être entretenu. En plus, nous sommes actuellement en période électorale, avec des élections régionales prévues en juin. Et même les partis progressistes ne parlent pas des abus subis par la communauté LGBT.