Le 30 avril, un Péruvien a filmé l’accouchement de sa femme dans un hôpital public situé dans le nord-ouest du pays, mettant en lumière le manque de matériel dans l’établissement, ainsi que la nonchalance apparente du personnel médical. Vue plus de 7,5 millions de fois sur Facebook, sa vidéo a scandalisé le pays. De nombreux Péruviens soulignent qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé.

Cette vidéo a été tournée à l’hôpital régional "Las Mercedes", situé à Chiclayo, l’une des principales villes du pays, avant d’être diffusée le 6 mai sur Facebook.

Captures d’écran de la vidéo postée le 6 mai sur la page Facebook "Ni una menos PERÚ" ("Pas une de moins Pérou"), qui lutte contre les violences faites aux femmes. Cette vidéo comptabilise déjà plus de 7,5 millions de vues et 261 000 partages.
 

"Appelle le pédiatre, vite !"

Dans la vidéo, on voit une femme qui s’occupe d’une patiente, allongée sur un lit. Elle réclame à plusieurs reprises "l’obstétricienne de service", mais le personnel présent ne semble absolument pas réagir. Le bébé est alors expulsé, mais il ne pleure pas et il bouge à peine. La femme crie : "Appelle le pédiatre, vite ! Donne-moi quelque chose pour le sécher ! Une compresse !"

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, Marie-José Tschupp, une gynécologue-obstétricienne française, donne son impression au sujet de ces images : "Le bébé n’a vraiment pas l’air bien, puisqu’il n’a pas l’air de bouger. Donc c’est normal qu’elle réclame un pédiatre. Par ailleurs, quand un bébé naît, il faut le sécher rapidement pour qu’il ne se refroidisse pas."

"Avec quoi je coupe [le cordon ombilical] ?"

Le père – qui filme – s’adresse ensuite à un homme en blouse blanche, qui quitte la salle : "Pourquoi tu pars ?" Pendant ce temps, la femme réclame à nouveau "l’obstétricienne de service" et de quoi sécher le bébé. Quelqu’un lui apporte alors une sorte de compresse, qu’elle utilise pour frotter l’enfant. Elle réclame ensuite un instrument pour couper le cordon ombilical et elle crie : "Ce bébé ne respire pas ! Avec quoi je coupe ? Ce bébé a besoin de respirer ! J’ai besoin de couper rapidement !"

Marie-José Tschupp poursuit : "Quand il y a un problème, il faut couper le cordon rapidement pour amener le bébé dans un endroit plus adapté, pour mieux s’en occuper. Là, si le bébé respire mal, cela signifie que son cerveau est mal oxygéné. Or, s’il est mal oxygéné durant plusieurs minutes, il y a des risques de séquelles au niveau cérébral, d’où la nécessité d’agir vite. C’est pour cela que la femme crie et qu’elle frotte le bébé, pour essayer de le stimuler. Mais cela n’a pas vraiment l’air d’inquiéter le personnel autour d’elle."

"Vous n’allez pas m’empêcher de filmer !"

Dans la vidéo, on entend ensuite le père dire qu’il portera plainte. Deux hommes de la sécurité arrivent alors et le forcent à quitter la salle. Il résiste : "Vous n’allez pas m’empêcher de filmer ! Je suis le père, c’est ma femme, c’est mon fils, et il est en train de mourir !"
 

"J’ai commencé à filmer car l’interne ne voulait pas s’occuper de ma femme"

Alan Rojas est le père du bébé. Il revient sur ce qui s’est passé le 30 avril :

Avant cela, nous sommes allés à l’hôpital de Ferreñafe [situé à une vingtaine de kilomètres, NDLR], où une obstétricienne s’est occupée de ma femme. Je l’avais emmenée là-bas car elle avait des douleurs. On s’est alors rendu compte que le bébé était sur le point de naître, alors qu’il n’était pas arrivé à terme. Du coup, il fallait une couveuse, mais il n’y en avait pas. [Les bébés prématurés doivent être placés dans une couveuse, notamment pour les protéger du froid, NDLR.] Nous avons donc appelé trois autres hôpitaux, mais aucun ne voulait nous recevoir.

Finalement, nous sommes allés à l’hôpital "Las Mercedes" avec l’obstétricienne, car c’était le plus proche. Nous pensions qu’ils seraient obligés de s’occuper de ma femme. Nous nous sommes retrouvés aux urgences, puis au service des urgences gynécologiques. Mais il n’y avait qu’un médecin interne, peu expérimenté, et des stagiaires. Nous n’avons pas vu le gynécologue de service. J’ai commencé à filmer car l’interne ne voulait pas s’occuper de ma femme. Mon fils est alors né à ce moment-là, avec l’aide de l’obstétricienne de Ferreñafe. Puis j’ai continué à filmer car je voyais que le personnel cherchait du matériel, sans rien trouver.

"J’ai filmé car j’ai pensé que cela pourrait servir de preuve pour porter plainte"

J’ai filmé car j’ai pensé que cela pourrait servir de preuve pour porter plainte et pour être soutenu par un avocat. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Par contre, je n’ai pas tourné cette vidéo dans l’optique de la diffuser sur Internet. D’ailleurs, je ne sais même pas exactement comment elle s’est retrouvée sur Facebook. Cela dit, c’est bien qu’elle ait été diffusée car cela pourrait permettre d’éviter qu’une telle situation se répète. Depuis, le Défenseur du peuple m’a d’ailleurs contacté pour me dire qu’il m’aiderait. [Il s’agit d’une entité chargée de défendre les droits des citoyens contre les abus commis notamment par les services de l’État, NDLR.]

"J’espère que mon bébé n’aura pas de séquelles"

Je pense que les agents de sécurité de l’hôpital ne voulaient pas que je filme, car ils n’ont pas envie que l’on montre qu’il y a des problèmes. Après leur intervention, une interne en pédiatrie est arrivée. Elle a massé notre bébé : il a alors commencé à respirer et il a pleuré. Puis il a été placé dans une couveuse dans le service de néonatalogie, où il est arrivé avec une infection néonatale. Mais les médecins se sont bien occupés de lui, donc il a finalement pu sortir du service mardi 15 mai. Actuellement, il va bien, mais j’espère qu’il n’aura pas de séquelles.

Ce qui nous est arrivé n’est pas un cas isolé. Par exemple, il y a trois ans environ, j’ai emmené mon père dans cet hôpital car il avait une infection au pied. Mais il n’y avait pas de médicaments, pas de médecin… Personne ne s’en est vraiment occupé. Résultat : ils lui ont amputé la jambe environ une semaine plus tard. Et il est mort trois jours après.

 

Tollé sur les réseaux sociaux

La vidéo d’Alan Rojas a suscité un tollé sur les réseaux sociaux. De nombreux Péruviens ont été choqués par le manque de matériel, mais surtout par l’attitude du personnel. Beaucoup d’entre eux ont également raconté avoir vécu des expériences semblables dans d’autres hôpitaux du pays. Contactée par notre rédaction, une étudiante en médecine péruvienne a indiqué : "C’est quelque chose qui se produit régulièrement car les hôpitaux publics ne sont pas toujours correctement équipés, le personnel est parfois inefficace… C’est une réalité, même si c’est choquant."

 

Le directeur de l’hôpital remplacé, à la suite de plusieurs affaires similaires

À la suite de la diffusion de la vidéo, le directeur de l’hôpital a reconnu que la patiente avait été reçue "de façon inopportune", avant d’être remplacé par une nouvelle directrice à la mi-mai.

Son éviction est liée au fait que cette affaire n’est pas la première à défrayer la chronique au sein de l’hôpital "Las Mercedes". Ces dernières semaines, une femme de 34 ans est décédée après avoir donné naissance à des jumeaux, et le personnel soignant a retiré l’utérus d’une patiente de 15 ans, après qu’elle a contracté une infection lors de son accouchement.

À la suite de ces affaires, des enquêtes ont été ouvertes par différentes institutions. L’hôpital "Las Mercedes" a également annoncé avoir ouvert une enquête en interne. Notre rédaction a tenté de contacter l’hôpital à plusieurs reprises, mais n’a pas reçu de réponse jusqu’à présen


Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).