En Israël, les migrants sont habitués à ce que leur sort soit vivement débattu dans les médias et par les politiciens, qui les accusent pour certains d’être venus voler des emplois. Mais avec l’aide d’acteurs israéliens, des demandeurs d’asile ont pu raconter leurs propres histoires, avec leurs propres mots, sur une scène de théâtre. Une manière pour eux de faire comprendre au public israélien les difficultés qu’ils rencontrent.

Israël a signé la Convention des Nations unies pour les réfugiés, mais il reste quasiment impossible pour les quelque 40 000 migrants érythréens et soudanais présents dans le pays d’y obtenir un statut de réfugié. Au cours des neuf dernières années, Israël n’a approuvé que 0,09 % des demandes d’asile déposées. Les migrants sont donc bien souvent contraints à vivre dans un vide juridique complet. Ils bénéficient, pour certains, de visas temporaires qu’ils doivent renouveler fréquemment au risque d’être envoyés en prison. Ces titres de séjour indiquent clairement qu’ils ne sont pas autorisés à travailler en Israël, mais la règle n’est guère appliquée. La plupart des demandeurs d’asile travaillent ainsi pour de maigres salaires dans les cuisines de restaurants ou comme agent d'entretien dans des hôtels.

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Pour les pousser à quitter le pays, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a essayé plusieurs tactiques. D’abord en 2013, avec la mise en place d’un opaque et controversé programme de "départ volontaire" qui a laissé des demandeurs d’asile livrés à eux-mêmes au Rwanda et en Ouganda, et ce sans protection, contrairement aux promesses qu’ils avaient reçues. Puis, en janvier 2018, Israël a annoncé que les demandeurs d’asile pourraient être expulsés de force. Ce plan a finalement été abandonné faute de pays prêt à les accueillir. Plus récemment encore, le 2 avril, Israël avait fait part d’un accord conclu avec l’ONU et prévoyant la réinstallation d’une grande partie des demandeurs d’asile en Occident, en contrepartie de la régularisation des personnes restantes. Mais face aux critiques dans son camp, Benjamin Netanyahou a fait volte-face, quelques heures seulement après son annonce.

Un atelier au milieu du désert

C’est une version courte de la longue et compliquée histoire du voyage des migrants africains en Israël que les acteurs érythréens, soudanais, mais aussi israéliens de la troupe du Holot Theatre essaient de raconter sur scène, en un peu moins d’une heure.

Le projet a commencé en 2014, quand les réalisateurs israéliens Avi Mograbi et Chen Alon ont décidé de se rendre dans le centre de détention d’Holot, en plein désert du Néguev, dans l’espoir de lancer un atelier de théâtre. Le centre de détention a été fermé en mars 2018. Mais à l’époque, des milliers de demandeurs d’asile y étaient détenus. Ils étaient enfermés la nuit et pouvaient errer dans le désert de jour, tout en étant soumis à de nombreux contrôles.

Dans cet extrait d'un récent spectacle du Holot Theatre, des acteurs jouent les détenus et les gardes dans le centre de détention (aujourd'hui fermé) d'Holot. "Cellule numéro 1, combien ? "10. Tous présents." "Cellule numéro 2 ?" "10. Tous présents."

"Parfois, les acteurs africains jouaient des Israéliens, les Israéliens jouaient des demandeurs d'asile"

Âgé de 41 ans, Noureldin Musa, originaire du Darfour, au Soudan, est acteur dans la troupe du Holot Theatre. En 2014, il était détenu au centre et a été parmi les premiers à rejoindre la troupe :

Au début, ce n’était pas facile. Avi Mograbi, Chen Alon et quelques acteurs israéliens se rendaient sur place une fois par semaine. Mais les Israéliens étaient parfois plus nombreux que les Africains à venir à l’atelier de théâtre. Quand on vit en prison et qu’on ne sait pas quand est-ce qu’on va en sortir, on a souvent envie de ne voir personne et de simplement dire : "Laissez-moi tranquille". Mais tous étaient très engagés dans le projet et ils continuaient à venir, chaque semaine. J’ai trouvé ça très touchant. Rencontrer des personnes aussi sincères nous a permis de nous ouvrir à la société israélienne. Ils sont aujourd’hui devenus de très bons amis.

Lors des répétitions, nous avons commencé par jouer nos histoires personnelles : comment nous avions fui le Darfour ou l'Érythrée et traversé le désert du Sinaï, nos difficultés à obtenir un visa temporaire et à trouver du travail, le fait que nous n’avions pas le droit de travailler dans certaines villes et de circuler librement dans le pays. Ou encore comment ils nous avaient envoyés au hasard à Holot. Nous avons également joué des scènes reconstituant la signature de la Convention des Nations unies sur les réfugiés de 1951. Avi a filmé toutes nos répétitions. [Son documentaire sur la troupe, "Between Fences", est sorti en 2016, NDLR.]

Dans cet extrait d'une représentation en anglais, la troupe du Holot Theatre revient sur les débats autour de la Convention des Nations unies sur les réfugiés de 1951.

Parfois, nous échangions les rôles : les acteurs africains jouaient des Israéliens, par exemple des patrons ou des fonctionnaires des services d’immigration, et les Israéliens jouaient des demandeurs d’asile. C’était vraiment intéressant d’essayer de nous mettre à la place des Israéliens, qui n’avaient entendu que du négatif à notre égard dans les médias.

"Nous avons joué des dizaines de spectacles. Des milliers d'Israéliens ont entendu notre histoire"

Quand on a rien à faire, qu’il n’y a pas d’espoir à l’horizon, on perd ses capacités créatives. Le théâtre nous a aidés à les retrouver. Nous avons cessé d’être déprimés parce que nous pensions à la prochaine réunion avec la troupe et parlions entre nous de ce que nous allions créer. Le théâtre nous a permis d’être en meilleure santé, physiologiquement et physiquement.

Nous avons joué notre première pièce en 2015, à l’extérieur du centre. C’est aussi l’année où j’ai été libéré. Peu de temps après, plusieurs autres acteurs africains de la troupe ont été eux aussi relâchés. Pendant un temps, nous avons eu deux groupes de théâtre : l’un à Holot, l’autre à Tel-Aviv. Puis, lorsque tout le monde a été libéré, nous les avons fusionnés. Depuis le début du projet, nous avons joué des dizaines de spectacles. Des milliers d’Israéliens ont entendu notre histoire. [Ces représentations ont eu lieu dans des théâtres, des écoles, des universités, des kibboutz ou même dans la rue à l’occasion de manifestation, NDLR.] Et le scénario a évolué dans le temps : récemment, nous avons ajouté une nouvelle partie qui explique comment Israël a voulu expulser de force les demandeurs d’asile africains vers le Rwanda et l’Ouganda, mais y a finalement renoncé.

. Dans cette scène, les acteurs insistent sur les problèmes auxquels font face les demandeurs d'asile, y compris dans le centre de détention d'Holot. Ils donnent leur sentiment sur le terme d'"infiltrés" utilisés par certains hommes politiques pour les décrire, ou le plan de "départs volontaires" d'Israël, qui se révèle être en réalité des expulsions vers l'Ouganda et le Rwanda.

Ce qui est important pour moi, c’est de pouvoir montrer à travers cette pièce que nous ne sommes pas venus ici pour prendre le travail des Israéliens. Que nous avons eu des problèmes dans nos pays et que nous sommes venus ici en quête de sécurité avant tout. Nos familles nous manquent et nous aimons nos pays. Moi, si je pouvais, j’y retournerais dans la minute. Je n’ai jamais pu dire au revoir à ma mère quand j’ai dû fuir à 20 ans. Et cela me tue chaque jour.

"Le théâtre a changé la compréhension de notre situation dans la société israélienne"

Dans nos spectacles, il y a une partie à la fin où le public peut participer. Nous leur demandons ce qu’ils auraient fait différemment dans l’une des situations que l’on a évoquées. Ils nous donnent souvent de bonnes idées, avec par exemple de très bons arguments pour convaincre un patron employant des demandeurs d’asile de leur donner un jour de congé, ou le ministère de l’Intérieur de leur donner un visa. Mais ce sont rarement des choses qui pourraient nous servir dans la réalité : eux maîtrisent l’hébreu, connaissent bien la loi en Israël et n’ont pas cette peur de se retrouver dans la rue. Nous n’avons pas le même pouvoir.

Je crois que les changements qui sont récemment intervenus dans la société israélienne, à l’image de la solidarité que nous avons pu constater lorsque des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre les expulsions forcées, sont en partie dus à notre troupe de théâtre. Cela a changé la compréhension de notre situation dans la société israélienne et amené à une plus grande acceptation.

Noureldin Musa va bientôt déménager au Canada, où il a obtenu un titre de résidence permanente. Il rejoindra sa femme, qui est canadienne et soudanaise, et leur fille de deux ans. Il espère inviter le Holot Theatre au Canada pour un spectacle.

Les trois vidéos ci-dessous montrent une scène inspirée par le parcours de Noureldin Musa en Israël et ses espoirs de carrière brisés : employé dans un restaurant, il avait eu du succès en tant que pâtissier au point de se voir proposer une promotion de la part de son patron. Mais il n’a pas réussi à obtenir ses papiers et a été envoyé en centre de rétention à Holot. La plupart des spectacles de la troupe sont en hébreu, mais celui-ci, plus récent, est en anglais :

Noureldin Musa à la fonctionnaire : "J'ai besoin d'un visa." "Quel est votre nom ?""Noureldin." "Noureldin comment ?" "Noureldin Musa." "Voici votre visa. Celui-ci ne vous permet PAS de travailler. Vous devez le renouveler dans trois mois. Il est interdit de vivre à Tel-Aviv. Suivant !"
Noureldin va voir un homme, un patron
 : "Je recheche un emploi." "Avez-vous un visa ?" "Oui. Ce n'est pas un permis de travail." Un des travailleurs dit : "Politique de non-application". Le patron reprend et dit à Noureldin Musa : "Ok, venez."

Le patron à la femme : "Voici Noureldin", puis vers Noureldin : "Elle va te montrer le travail". Il se met au travail. Noureldin fait une excellente pâtisserie, les employés appellent le patron et lui font goûter. Le patron : "Noureldin, tu as fait ça ? Je veux te proposer une promotion. Dès demain, tu deviens le nouveau 'manager' de la boulangerie."

Le patron à Noureldin : "Je veux que tu sois là dès demain matin." "Demain ? Je dois renouveller mon visa." "Ok, demain tu renouvelles ton visa et le lendemain, tu viens ici et tu prends le poste de 'manager'." "Ah oui ? Merci !" Mais le bureau des services d'immigration est fermé et il ne renouvelle pas son titre : "Nous sommes en vacances, à la semaine prochaine", "Aujourd'hui c'est fermé", "Nous sommes en grève", etc.

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