Depuis plusieurs jours, les appels au boycott de certaines marques de produits de grande consommation se sont propagés sur les réseaux sociaux marocains. Ils multiplient les vidéos dans lesquelles ils critiquent les prix jugés trop élevés des produits laitiers de marque Centrale Danone, de l'eau minérale Sidi Ali produite par le géant marocain Holmarcom, et des carburants d’Afriquia, premier distributeur du Maroc.

Commencés autour du 20 avril, les appels au boycott ont été relayés par des dizaines de milliers d’internautes via des pages et des groupes Facebook. Sous le hashtag #مقاطعون (#NousBoycottons), ils dénoncent des prix "exorbitants" pratiqués par les entreprises qui déteinnent "le monopole" du marché de la grande consommation. Les messages sont souvent accompagnés de témoignages vidéo, où l’on voit des usagers exprimer leur soutien à la campagne.    

Cette publication est une compilation de plusieurs vidéos qui montrent des usagers jeter des briques de lait de la marque Centrale – filiale marocaine de Danone – et des bouteilles d’eau minérale Sidi Ali. On y voit également un automobiliste déchirer sa carte de fidélité Afriquia alors qu’il vient de se garer dans une station-service de la compagnie concurrente Total. 


"Laisse le lait tourner"

Dans cette autre vidéo, deux hommes achètent la marque Jaouda, un concurrent de Centrale. "Tout sauf Centrale, laisse-le tourner", clament les deux clients en sortant du magasin. La brique d’un demi-litre de lait Centrale est vendu à 3,50 dirhams en épicerie, soit environ 0,30 euro.   

    

La campagne a également trouvé un écho auprès de la diaspora marocaine. Cet internaute s’est par exemple rendu dans un supermarché en Italie, où une bouteille d’eau minérale de deux litres est vendue à 0,18 euro, soit l’équivalent de 2 dirhams. En comparaison, la bouteille d’un litre et demi de Sidi Ali coûte 6 dirhams (0,53 euro) au Maroc, c’est-à-dire le triple.


En Chine, une YouTubeuse marocaine installée dans la ville de Shenzhen s’est rendue dans un supermarché local, pour montrer qu’on peut acheter une bouteille d’eau d’un litre et demi pour 1,80 yuan, l’équivalent de 3 dirhams, soit moitié prix par rapport à la bouteille Sidi Ali.   


Le boycott a parfois pris des allures de fête populaire, comme le montre cette vidéo.


"Nous boycottons Sidi Ali, et puis laisse le lait tourner, je boirai du thé avec mes amis", chantent ces musiciens sur un air de musique traditionnelle.

Pour les autorités, la campagne est le fait de "déboussolés"

Impossible de retrouver qui est à l’origine de la campagne. Elle ne répond pas à une hausse de prix particulière, ni à une annonce quelconque d’une de ces trois entreprises historiques. 

La mobilisation n’est en tout cas pas du tout du goût des autorités. Au Parlement, le ministre de l'Économie et des Finances, Mohamed Boussaid, a qualifié ceux qui sont à l’origine du boycott de "déboussolés ", appelant à défendre les entreprises marocaines.

"La filière laitière emploie 470 000 personnes (...), les enjeux sont réels, ce n'est pas un jeu", a déclaré, mercredi 25 avril, le ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, qui est aussi l’actionnaire majoritaire du groupe Akwa dont la filière de distribution de carburant est… Afriquia, justement visée par le boycott.

Très remonté, le directeur général de la Centrale, Adil Benkirane, a été jusqu’à accuser les boycotteurs d’être des " traîtres" à la patrie. L’entreprise a par la suite présenté ses excuses pour ces "propos excessifs, tenus dans l’émotion", lit-on dans un communiqué diffusé mercredi 2 mai.  

"Les pauvres ont aussi le droit de boire du lait et de l’eau"

Rabaâ Yassine Fakri est coach en développement personnel. Il vit à Casablanca, capitale économique du pays, et a posté plusieurs vidéos sur sa page Facebook appelant les Marocains à soutenir la campagne. 

Cette campagne ne vise pas les trois entreprises Centrale, Sidi Ali et Afriquia parce que leurs produits sont les plus chers, mais parce qu’elles sont leaders sur le marché marocain. Si on arrive à les contraindre à baisser leurs prix, les autres marques seront obligées de baisser leurs prix à leur tour.

Vendre un litre de lait à 7 dirhams [0,62 euro], c’est vraiment inadmissible. Cela revient à dire aux pauvres qu’ils n’ont pas le droit de boire du lait. Le prix du lait en France est à peu près le même qu'au Maroc, où le smic s’élève à 2 500 DRH [environ 223 euros].

"Boycotter, plus efficace que manifester"

Je pense que les gens ont compris que les modes de protestations classiques ne fonctionnent plus. À chaque fois qu’il y a des manifestations dans les rues, elles sont durement réprimées par la police. Les gens finissent par rentrer chez eux, et puis rien ne change après.

Mais là, c’est différent. Personne ne peut venir chez moi, et m’ordonner d’acheter telle ou telle marque. Le boycott est plus efficace, car on arrive à faire pression sur les autorités sans qu’on en subisse les conséquences.   

Dans mon entourage, on est nombreux à participer à cette campagne. Nous achetons systématiquement d’autres marques : par exemple Baya pour l’eau minérale, Shell et Total pour l’essence, Jaouda pour le lait.

Malgré la diffusion de nombreuses vidéos appelant au boycott, il reste très difficile de mesurer l’impact de cette campagne sur le terrain. Toutefois, plusieurs commerçants interrogés par des médias locaux ont affirmé que les ventes du lait Centrale Danone et l’eau Sidi Ali avaient baissé ces derniers jours. Certains ont aussi affirmé avoir refusé de se faire livrer ces produits, en signe de soutien au boycott. 

Pour l’instant, les trois entreprises incriminées refusent de s’exprimer sur les conséquences de cette campagne.