Combattre la désinformation sur Internet est difficile dans tous les pays du monde, mais encore plus en Inde. Dans ce pays, le deuxième le plus peuplé du monde, les "intox" peuvent se diffuser comme une traînée de poudre via les réseaux sociaux. Et les conséquences peuvent être particulièrement graves, allant jusqu'au lynchage d’individus mis au pilori sur Internet...

Depuis maintenant 3 ans, plusieurs "fact-checkeurs" indiens s’organisent pour tenter de réduire le flux de fausses informations qui circule chaque jour sur les réseaux sociaux, ou via les applications de messageries instantanées.

L’un des précurseurs en Inde s’appelle Pankaj Jain. Il a fondé SM Hoax Slayer en 2015. Il explique :

À cette époque, des amis et des membres de ma famille m’envoyaient des messages stupides sur WhatsApp affirmant qu’acheter telle ou telle boisson, c’était risquer d’attraper le sida car elle avait été infectée par un virus. Je savais que c’était impossible d’avoir le sida comme ça, mais je ne voulais pas juste leur dire : "'Vous avez tort !". Je voulais leur fournir une preuve. J’ai fait des recherches, et je suis tombé sur des sites américains et australiens de chasseurs de hoax. J’ai pensé qu’il fallait faire la même chose en Inde ! 

Pankaj Jain a donc crée le site Social Media Hoax Slayer (accessible aussi via Facebook, Twitter ou Signal). Le tout sur son temps personnel. Car il l’affirme : les lecteurs lui envoient entre 20 à 30 questions chaque jour, demandant si l’information qu’ils ont vu en ligne était vraie ou pas, qu’il s’agisse de photos, de vidéos, ou de citations. Et surtout, des interrogations toujours très différentes d’un lecteur à l’autre.

Capture d'écran de la page d'accueil du site Social Media Hoax Slayer.


Puis, comme beaucoup de fact-checkeurs dans le monde, Pankaj Jain utilise des outils disponibles en libre accès sur Internet, comme Google Image ou FotoForensics, en y ajoutant une dose de bon sens :

Par exemple, l’année dernière, il y a eu cette vidéo virale reprise par de nombreux médias et montrant des voitures bloquées sur une autoroute en pleine tempête supposément à Bombay, où des intempéries étaient en effet annoncées. Premier problème : la voiture conduisait du côté droit de la route… alors qu’en Inde, on roule à gauche ! Puis j’ai repéré qu’on voyait la plaque d’immatriculation de la voiture, qui n’avait rien à voir avec celles en Inde. Donc j’ai cherché beaucoup d’images de tempêtes sur les réseaux sociaux jusqu’à retrouver cette vidéo qui avait été prise par un journaliste à Istanbul. Je l’ai contacté, et il m’a confirmé qu’il était bien l’auteur de la vidéo, en m’envoyant même d’autres photos des mêmes voitures en très bonne qualité.

Fin 2016, le média indien indépendant sur internet BOOM, qui avait lancé son site généraliste deux ans auparavant lance sa propre rubrique de vérification. Créé par l’ancien journaliste économique Jency Jacob, le site vérifie autant les fausses citations de personnalités publiques que les canulars dans le domaine de la santé. Comme par exemple, l’allégation selon laquelle il y aurait du plastique dans le riz, les laitues ou la farine de blé. Le média a son propre groupe WhatsApp où les internautes peuvent signaler de potentielles intox ou recevoir les derniers articles.


Capture d'écran de la page d'accueil du site BOOM FactCheck's. 

Enfin, en février 2017, un autre site de vérification, Alt News, a fait son apparition dans le paysage médiatique indien. La petite entreprise, qui fonctionne grâce aux dons, a été fondée par Pratik Sinha, un ingénieur informatique et activiste dans le domaine des droits de l’Homme, ainsi qu’un de ses amis qui souhaite rester anonyme. Selon eux, "ne pas trop s’exposer est une règle" car "nous faisons beaucoup de vérification dans le domaine politique".


Capture d'écran de la page Facebook de Alt news.

 

La difficulté de vérifier sur WhatsApp

Les trois fact-checkeurs indiens s’accordent tous sur une chose : en Inde, la majorité des intox circulent sur WhatsApp.
 

Pankaj Jain, de SM HoaxSlayer explique :

WhatsApp est très populaire en Inde. La baisse du coût des données Internet et la possibilité d’acheter un smartphone à bas coût permet l’utilisation facile de cette application. Beaucoup des personnes qui ont accès à cette nouvelle technologie sont peu éduqués, et ont tendance à croire plus facilement les intox que leurs amis leur transfèrent.

Cette application est cryptée, ce qui est très bien pour la protection des données, mais cela rend aussi le travail pour retrouver la source originale d’une intox beaucoup plus complexe.

De son côté, Pratik Sinha de AltNews ajoute :

Nous savons que ce qui est viral sur Facebook, ça a au moins cinq fois plus de chance d’être viral sur WhatsApp, même si nous n’avons pas les chiffres exacts. Sur Facebook, je vais souvent voir une vidéo partagée avec la même légende par plusieurs personnes qui n’ont aucun ami en commun. Dans ce cas-là, c’est souvent très clair : cela vient de WhatsApp.

Actuellement, c’est très difficile d’alerter via WhatsApp les utilisateurs sur les dangers du partage de fausses informations. Sur Facebook ou Twitter, on peut répondre publiquement à une publication virale pour dire "attention, c’est faux !". Mais sur WhatsApp, comme les messages s’échangent seulement entre deux téléphones, l’émetteur et le récepteur, on peut simplement alerter la personne qui envoie une fausse information que celle-ci est une intox. À moins que cette personne transmette elle-même le message à la personne qui lui a elle-même envoyé le message, la chaîne de personne touchées par les intox restera dans l’erreur.

Des intox pour attiser la haine entre les communautés

Une grande partie des fausses images partagées sur les réseaux sociaux en Inde vise à attiser les tensions intercommunautaires. Exemple avec Pankaj Jain, de Hoax Slayer :

Il y a cette vidéo terrible qui ressort régulièrement sur les réseaux sociaux depuis 2016. Celle-ci montre une foule en train de tabasser une adolescente, avant de la forcer à s’asseoir sur un feu. La vidéo est présentée par certains comme celle d’une foule de musulmans lynchant une jeune indoue, d’autres affirment au contraire qu’il s’agit d’un groupe indous en train de tabasser une musulmane. Mais en réalité, ces images ont été tournées au Guatemala.

Autre exemple, cette vidéo qui montre une vache – animal considéré comme sacré par une grande partie de la communauté indoue. Sinha, de Alt News, explique :

Cette vidéo montre une vache avec la mâchoire déchiquetée. Des internautes ont partagé ces images en affirmant que des musulmans ont fait exploser la mâchoire de l’animal. J’ai contacté la police de la ville où l’incident a soi-disant eu lieu, et les policiers m’ont expliqué qu’une vache avait été blessée dans l’explosion d’une bombe, mais ils ont ajouté que cela n’avait rien à voir avec la communauté musulmane. Ce qui s’est passé, c’est qu’une tribu nomade de la région avait l’habitude d’utiliser des explosifs artisanaux pour chasser les animaux sauvages. Et apparemment, cette vache a brouté un explosif... 

Pour vérifier les rumeurs qui circulent sur le Net, ces journalistes indiens n’hésitent pas à s’appuyer sur la police, comme l’explique Jacob, de BOOM FactCheck :   

"Quand une information ciblant une communauté en particulier est partagée sur Twitter, Facebook ou encore WhatsApp, nous contactons la police. Et dans la 95 % des cas, la version de la police est différente de celle qui circule sur les réseaux sociaux."

Les multirécidivistes de l’intox

Qui propage ces fausses informations sur les réseaux sociaux indiens ? Nos fact-checkeurs on enquêté.

Jacob, de Boom FactCheck :

Dans ma rédaction, quand on peut le faire, on n’hésite jamais à contacter les gens qui ont partagé une intox sur les réseaux sociaux. On leur demande : "Où avez-vous trouvé cette information ? Pourquoi pensez-vous qu’elle est vraie ?". Bien souvent, quand on leur dit qu’ils ont partagé une intox, ils suppriment la publication et s’excusent. Mais certains internautes sont des multirécidivistes de l’intox. Leur job, c’est de propager les préjugés sur certaines communautés. On ne perd pas notre temps avec ce type de profils, car pour eux les preuves importent peu. 

Il est très difficile de connaître la véritable identité des personnes qui se cachent derrière ces comptes.  Jain, de Hoax Slayer a analysé certains de ces comptes. Il explique :

"Les fausses informations qu’ils propagent semblent être conçues pour devenir virales. Et il devient du coup difficile de savoir si ces gens agissent de la sorte pour défendre une idéologie, ou pour ramasser un maximum de clics et gagner de l’argent."

En mars 2018, l’administrateur d’une page spécialisée dans les intox, Postcard News, a été arrêté après avoir partagé une publication mensongère affirmant que des musulmans avaient attaqué un moine jaïn. Il a été accusé notamment de "promouvoir la haine entre communautés."

Par le passé, Alt News avait régulièrement interpellé l’administrateur de cette page, car il relayait régulièrement des intox prenant pour cible une communauté musulmane. Sinha se rappelle :

Des personnalités politiques, notamment celles issues du parti Bharatiya Janata Party (BJP) au pouvoir l’ont défendu, au nom de la liberté d’expression. Je suis bien évidemment pour la liberté d’expression, mais en Inde, ce type de fausses informations est susceptible de provoquer des émeutes, des morts. Et pour moi le droit à la vie passe avant la liberté d’expression. Les pages qui relaient des intox en Inde sont nombreuses. Certaines comptent plus de 3 millions de followers. Davantage que le nombre d’habitants dans certains pays !

Néanmoins, Sinha estime qu’emprisonner ceux qui colportent les fausses informations ne peut constituer une vraie solution :  

De toute façon, il est très difficile de trouver la première personne qui a mis en ligne une fausse information. La priorité, c’est plutôt de sensibiliser les gens à la nécessité de se méfier des intox. Il faut commencer par l’école. De nos jours, même les enfants sont sur WhatsApp. Ils sont exposés aux messages de haine alors qu’ils n’ont pas encore les outils pour savoir ce qui est vrai et ce qui est faux.


Atteindre les internautes

Le plus grand défi pour ces fact-checkeurs indiens, c’est de savoir comment atteindre les internautes qui sont exposés aux fausses informations ? Une étude publiée par le magazine Science en mars dernier a révélé que, sur Twitter, les fausses informations se propagent beaucoup plus rapidement que les informations vraies. Selon cette étude, les intox vérifiées et corrigées n’atteignent qu’une petite partie des internautes qui  ont été exposés aux messages mensongers. Mais Sinha reste optimiste :

Le problème, c’est que les internautes qui sont soumis au flux des intox et ceux qui nous lisent sont deux publics qui ne se croisent pas beaucoup. Néanmoins, la totalité du contenu d’AltNews est sous licence Creative Commons. Tout le monde peut les relayer à sa guise. Les médias généralistes en Inde l’ont d’ailleurs déjà fait à plusieurs reprises.

L’autre grand défi, c’est de savoir comment atteindre le plus grand nombre d’internautes alors que l’Inde compte plus de 23 langues officielles, et de nombreux dialectes. Le média Alt News publie pour l’instant des articles en anglais et en hindi, alors que BOOM FactChecker est disponible uniquement en anglais. Mais une version hindi serait en préparation.

Jain, le fondateur de Media Hoax Slayer, travaille quant à lui à son propre compte, et ne dispose pas de ressources suffisantes pour décliner son site dans une autre langue. Il espère que son travail inspirera les journaux et les chaînes de télévision locales et qu’ils s’investiront dans la vérification des informations. "C’est la seule façon d’avancer", affirme Jain.

Article écrit en collaboration avec
Gaëlle Faure

Gaëlle Faure , Journalist