Deux jeunes femmes, l’air inconscientes, sont étendues sur le trottoir. "Maman, j’ai peur !", dit un enfant en pleurs à l’une d’elles en lui tirant les cheveux. La personne qui filme commente sur un ton amusé : "ça fume la ‘chim’". Cette expression créole évoque le "tabac chimique" ou "effet chamane", une nouvelle drogue de synthèse très dangereuse qui vient de faire son apparition sur l’île française.

Présente à Mayotte depuis 2011, autre département français de l’océan Indien, la drogue ou tabac "chimique" est le surnom donné aux cannabinoïdes de synthèse, des drogues synthétiques fabriquées en laboratoire et achetées sur Internet. Le produit brut, une poudre blanche, est traditionnellement diluée dans de l’alcool et mélangée à du tabac. Elle est ensuite séchée et roulée en joint.

Au moins deux vidéos ont massivement circulé sur les réseaux sociaux réunionnais depuis la mi-mars, montrant des individus très atteints par cette drogue. France 24 a choisi de ne pas publier ces images, compte tenu de leur caractère dégradant.
 
"Maman j’ai peur !"
 
Captures d’écran et floutage réalisés par la rédaction des Observateurs.

Publiée au mois d’avril, la première vidéo montre deux jeunes femmes inconscientes, assises sur le sol. La scène se serait déroulée le 31 mars près de la gare routière de Saint-Louis, selon le site du Journal de l’île de la Réunion.

À leurs côtés se trouve un jeune garçon qui crie "Maman j’ai peur !" en tirant les cheveux de la jeune femme en robe rouge. Hors cadre, on entend deux hommes discuter. Ils disent à plusieurs reprises : "ça fume la ‘chim’", surnom de la drogue synthétique. Une deuxième vidéo montre au moins l’une des deux jeunes femmes, reconnaissable à sa coupe de cheveux et sa robe rouge. Elle demande à un jeune qui se tient à côté d’elle : "fais fumer ton tabac chimique !". "Oh là là, comment je suis défoncée", s’exclame-t-elle encore avant de lui demander de l’emmener dans sa voiture.

Ces images ont suscité beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias. Un homme se présentant comme le père d’une des deux jeunes filles est intervenu sur la radio locale Freedom pour indiquer que les deux femmes avaient pris la drogue à leur insu. Des déclarations que la seconde vidéo semble contredire.

"Il commence à baver, regarde !"
 
Captures d’écran et floutage réalisés par la rédaction des Observateurs.

Publiée début mars sur Facebook, la deuxième vidéo montre un jeune homme dans un lieu indéterminé. Entouré de ses "amis" qui le filment, il tire quelques bouffées sur un joint, avant de se mettre à vaciller, puis finit par s’effondrer sur un escalier, les yeux révulsés et la bouche en rictus. "Il se transforme ! Ça commence à monter, il commence à baver, regarde !", s’exclament certains d’entre eux en créole réunionnais. Hilares, ils n’en reviennent pas : "wow, en 30 secondes regarde ça, le changement ! T’as vu sa bouche ? Oh là là incroyable, deux taffes ça suffit".
 
Un phénomène récent à la Réunion

Le responsable du service addictologie du CHU Felix Guyon à Saint-Denis, Dr David Mété, a pu visionner ces vidéos. Selon lui, les symptômes correspondent bien au cannabis de synthèse.

"Après avoir vu ces vidéos et hospitalisé deux personnes sous l’emprise du produit depuis décembre, nous pouvons affirmer qu’il s’agit de cannabinoïdes de synthèse. La présentation clinique des patients et leurs symptômes sont sans équivoques.

Les dealers vendent ce 'tabac chimique' ou 'tabac Mayotte' sous forme de cigarettes déjà roulées, prêtes à l’emploi. Si le phénomène est connu depuis 10 ans aux États-Unis et depuis 2011 à Mayotte, il est apparu récemment sur notre île. Nous espérons que ce produit ne va pas prendre la même place qu’à Mayotte, où ses effets sur l’équilibre de la société sont très nocifs."

Le cannabis de synthèse a des effets psychoactifs de 20 à 200 fois plus forts que ceux du cannabis "naturel", et la dépendance physique est bien plus rapide. Celle-ci survient parfois moins d’un an après la première prise, précise le docteur Ali Mohammed Youssouf, médecin au service addictologie du Centre hospitalier de Mayotte, île voisine où le phénomène est plus ancien et plus développé.

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, la préfecture de la Réunion n’a pas souhaité commenter ces vidéos ou indiquer avec précisions quelles substances circulent sur l’île. "Ces affaires font l'objet de procédures judiciaires sous l'autorité du parquet", a-t-elle précisé.

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