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La plus grande ville de Turquie jouit d’une image de paradis touristique, mais la croissance économique et la politique du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan ont eu raison de son charme et de son âme, selon notre Observateur. Il entend dénoncer une bétonisation jugée outrancière et documente la transformation de sa ville natale sur Twitter.

La tentaculaire métropole d’Istanbul, 15 millions d’habitants répartis sur deux continents, est en proie à une urbanisation accélérée depuis les années 1990. Vieux de plusieurs millénaires, ses vestiges historiques se retrouvent aujourd’hui coincés entre des gratte-ciels d’acier et des commerces qui multiplient les affiches promotionnelles tapageuses pour attirer le client, au risque de défigurer le paysage urbain.

Ce tweet, partagé plus de 50 000 fois, décrit en images la vie d'un arbre à Istanbul. "Automne, hiver, printemps, travaux", écrit cet internaute, en référence à la destruction du jardin, remplacé par un immeuble en béton.

Amoureux de sa ville, notre Observateur Devrim K. a décidé de documenter depuis septembre 2017 les atteintes à son intégrité visuelle sur Twitter, où plus de 40 000 personnes le suivent sur sa page "Çirkin İstanbul "(Istanbul la moche).

Il publie chaque jour des photos des monuments historiques défigurés par des rénovations ratées, des parcs rasés et remplacés par des parkings ou des lignes d’horizon enlaidies par de nouveaux immeubles modernes.

 

"Beaucoup de quartiers de la ville ont été défigurés par la bétonisation"

L’idée de ce compte m’est venue lors d’un rendez-vous chez le dentiste. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu un paysage très bétonné.

La vue depuis le cabinet du dentiste où s'est rendu notre Observateur Devrim K.

Mon objectif est de recenser les agressions visuelles qui sont le fait d’architectes incompétents employés par la ville ou le secteur privé. Quand ils construisent une mosquée par exemple, ils essaient de copier le style ottoman, mais c’est souvent raté. Ou alors, pire, ils assemblent le style moderne et ancien et construisent ce que j’appelle des "immeubles mosquées".

Les "immeubles mosquées" sont des édifices religieux bâtis comme un immeuble basique, sur lequel est ajouté un dôme de style ottoman. Photo publiée sur la page Twitter de notre Observateur le 7 février 2018.

Il y a aussi un exemple que tous les Stambouliotes connaissent : le gratte-ciel Süzer Plaza situé à proximité de sites historiques majeurs. C’est un hôtel de luxe construit dans les années 1990. Tout le monde le déteste, le trouve très laid.

"S'efforcer de bétonner l'histoire", écrit cet internaute sur Twitter. Ce gratte-ciel de 34 étages abrite actuellement un hôtel Ritz-Carlton. Photo relayée par Çirkin İstanbul.

Il y a aussi d’énormes erreurs esthétiques dans la rénovation des bâtiments anciens et classés, comme par exemple le "passage français" dans le quartier de Karaköy, auquel on ajouté une structure d’acier sur le toit.

"Un classique de la rénovation", ironise notre Observateur sur Twitter.

Ou encore la place Taksim, centre moderne d’Istanbul, devenue aujourd’hui vide et grise.

Un exemple de photomontage avant/après avec, à gauche, la place Taksim en 1968 et, à droite, la version contemporaine.

La publicité a complètement envahi l’espace public, les restaurants mettent des panneaux tape-à-l’œil partout pour attirer les clients. Je déplore aussi la multiplication des unités individuelles de climatisation et des parkings.

Un panneau de publicité (!) à Esenyurt [un district d'Istanbul, NDLR], s'indigne notre Observateur sur Twitter.
 
"Mes tweets permettent de petites victoires"

Parfois, mes tweets et mes critiques ont permis de changer les choses. J’interpelle sans cesse les municipalités sur Twitter. Il y avait par exemple un magasin sur l’avenue Istiklal (rue piétonne historique et touristique d’Istanbul, NDLR) dont la façade était rose fluo. J’ai publié un tweet et les propriétaires l’ont changée. Mais ce sont de toutes petites victoires comparé à l’urbanisation galopante que j’observe.

À long terme, notre Observateur espère développer une "conscience esthétique" chez ses abonnés.

Mais l’activisme sur les réseaux sociaux ne suffit pas, il faudrait descendre dans la rue pour défendre notre ville, comme ça a été fait pendant les révoltes de Gezi.

En juin 2013, des militants écologistes et membres de la Chambre des architectes se sont mobilisés pour sauver le parc Gezi, situé sur la place Taksim, à la place duquel le gouvernement voulait construire un centre commercial. S’en est suivi une révolte populaire anti-gouvernementale de plusieurs semaines dans tout le pays. Le projet de centre commercial a finalement été annulé.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> "Nous ne laisserons pas détruire les derniers espaces verts d’Istanbul"

"Personne ne fait rien, on a tous peur"
 
La transformation d’Istanbul est intense, l’économie tourne grâce au secteur de la construction. Quand les maires [des différentes municipalités d’Istanbul, NDLR] font construire un bâtiment, peu importe leur parti politique, ils choisissent la solution la moins chère. Avec mon deuxième compte, Güzel Istanbul (Istanbul la belle), je montre des exemples de rénovation réussis.

Depuis l’affaire du parc Gezi, de nombreux bâtiments historiques ont été détruits, et personne ne fait rien. Parce qu’on a tous peur, je pense. On vit aujourd’hui sous un régime autoritaire, où la démocratie est larvaire. Nous n’avons pas d’associations de sauvegarde du patrimoine aussi puissantes qu’en Europe.

Un jour, peut-être qu’élever la voix contre la bétonisation de sa ville sera vu comme de l’activisme politique. Un jour, qui sait, je pourrai être accusé de terrorisme et jeté en prison pour avoir osé dénoncer des choses sur Twitter. C’est pour cette raison que je préfère rester anonyme.

Les mégaprojets d’Erdogan font polémique
 
Dans ce tweet, notre Observateur ironise sur le projet gouvernemental cher au président Erdogan, "Şehrim 2023" (Vision 2023, en turc). Cette liste d’objectifs à atteindre avant le centenaire de la République inclut la construction de trois centrales nucléaires.

Le président Recep Tayyip Erdogan, à la tête de la mairie d’Istanbul pendant quatre ans, de 1994 à 1998, porte aujourd’hui divers méga projets : la construction d’un troisième aéroport, le plus grand du monde une fois achevé, de la plus grande mosquée de Turquie et d’un "méga canal" reliant la mer de Marmara et la mer Noire.

Tous ces projets font hurler les défenseurs de l’environnement, qui dénoncent une "bétonisation" à vitesse grand V de l’espace public et la pollution qui en découle.
 
Les Turcs nostalgiques de la "vieille Istanbul"

Sur les réseaux sociaux, des milliers de Turcs se souviennent avec nostalgie des anciens paysages stambouliotes, où la verdure et le calme étaient au coin de la rue. Le compte Twitter "Bir Istanbul hayali" (Un rêve d’Istanbul, en turc) comptabilise ainsi près de 320 000 abonnés. En 1980, Istanbul comptait 3 millions d’habitants, un nombre aujourd’hui multiplié par cinq.

"Ah, belle Istanbul, ville volée. Un moment de répit sur le pont d'Acibadem. Archives Osman Yalçin, 1967-68", écrit cet internaute sur Twitter. De ce pont, les constructions et les centres commerciaux s'étendent aujourd'hui à perte de vue.

Selon une étude Ipsos, trois Turcs sur quatre se sentent nostalgiques vis-à-vis du passé et un nombre croissant de citoyens dit se sentir concerné par les questions écologiques. "À cause du secteur de la construction en développement, nous avons toujours moins d’espaces verts. Ceci explique peut-être la prise de conscience croissante à l’endroit des problématiques environnementales", analyse la professeure de sociologie Nilufer Narlı ayant participé à la recherche.
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas