Des centaines d’hommes en qamis et foulard en train de jouer frénétiquement aux cartes dans une immense salle de jeux. Ces images circulent depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux sous le titre "Voici le premier casino d’Arabie saoudite". Elles ont suscité stupeur et consternation parmi de nombreux internautes car les jeux de hasard et d’argent sont strictement interdits dans ce royaume conservateur. Mais s’agit-il vraiment d’un casino ?

Les vidéos sont relayées depuis début avril sur plusieurs plateformes, YouTube, Facebook et Twitter notamment. Et à chaque fois, l’endroit est décrit comme un casino.


Traduction : "Le premier casino en Arabie saoudite a été inauguré à Jeddah. Un casino halal et qui vend (du café halal et de la drogue)."


"Ouverture du premier casino en Arabie saoudite", annonce le titre de cette vidéo.

Une recherche inversée de la vidéo sur l’outil InVid a permis de retrouver l’origine de ces images. Celles-ci ont bien été tournées en Arabie saoudite. En revanche, elles ne montrent pas une salle de casino, mais le premier tournoi officiel de belote jamais organisé dans le royaume, qui s’est déroulé du 4 au 9 avril dans un gymnase à Riyad.

Un tournoi de belote

La belote est l’un des jeux les plus populaires en Arabie saoudite. On y joue entre amis, en famille, dans les cafés, sur Internet, et le jeu compte aussi beaucoup de fans parmi les femmes.

En février dernier, la belote a été inscrite à la Fédération des Sports électroniques et intellectuels, et est donc désormais considéré comme un sport au même titre que les jeux d’échec.

La pratique "halal" de la belote veut que toute mise d’argent soit proscrite. Les organisateurs du tournoi ont toutefois décidé de récompenser généreusement les gagnants. Ainsi Badr Abou Hamid, le premier prix, s’est vu remettre un chèque de 500 000 rials (environ 110 000 euros). Les deuxième et troisième prix ont obtenu respectivement un chèque de 250 000 (55 000 euros) et 150 000 rials (30 000 euros).
 

"Personne n’a mis de l’argent en jeu pour participer"

France 24 a contacté Badr Abou Hamid, le grand gagnant du tournoi :

Je pratique la belote depuis l’âge de 16 ans. J’en ai 25 aujourd’hui. C’est un jeu qui réclame de la réflexion et de la stratégie, donc rien à voir avec les jeux de hasard pratiqués dans les casinos.

Il est vrai qu’il y a un chèque à la clé. Mais c’est la même chose avec le foot, le basket ou le tennis. Quand une équipe gagne un tournoi, elle reçoit une coupe, et puis une somme d’argent en récompense.

En outre, l’inscription au tournoi était totalement gratuite. Près de 80 000 personnes se sont inscrites en ligne. Et par la suite, environ 12 000 personnes ont été tirées au sort pour participer au tournoi. Personne n’a mis de l’argent en jeu pour prendre part à cette compétition.

Adil al-Kalabani, l’ancien imam de la Grande Mosquée de la Mecque, s’est lui-même déplacé sur le lieu du tournoi pour donner sa caution à la compétition. Sur des images largement relayées sur les réseaux sociaux, on le voit tantôt assis à une table de belote, tantôt plaisantant avec les participants qui l’interpellent.



Très critiqué sur les réseaux sociaux par les partisans de l’interdiction du jeu, il s’est expliqué dans une vidéo relayée sur YouTube. "Qu’on le veuille ou pas, la belote est un jeu très populaire en Arabie saoudite. On m’a invité à cette compétition, et j’ai répondu favorablement". Et de poursuivre : "Je me suis adressé aux participants, je leur ai demandé d’éviter de s’énerver ou de s’injurier les uns les autres. Je leur ai également expliqué qu’il ne fallait pas non plus que le jeu les détourne de la prière. Si ces conditions sont respectées, il n’y a aucun mal à jouer à la belote."

Apparue dès les années 1940 en Arabie saoudite, la belote a toujours été l’objet de débats passionnés entre les leaders religieux, entre ceux partisans d’une interdiction pure et simple du jeu et ceux qui prônent son autorisation sous réserve de ne pas mettre d’argent en jeu.

En 1997, Ibn Baz, alors grand mufti d’Arabie saoudite et figure du wahhabisme, avait émis une fatwa rendant ce jeu licite. Mais le leader religieux Saleh al-Fawzan, un autre membre du comité des fatwas, avait par la suite prôné son interdiction, le qualifiant de pratique "satanique".