Chaque année, pour voyager de la France vers l’Algérie, près de 300 000 passagers empruntent les bateaux de la compagnie Algérie Ferries. Au début du mois d’avril 2018, notre Observateur a voyagé de Marseille à Skikda, au nord-est de l’Algérie. Photos et vidéos à l’appui, il dénonce l’état de délabrement du bateau et les conditions de voyage.

Jusqu’au début des années 2000, la compagnie publique algérienne Algérie Ferries a monopolisé l’ensemble des trafics venant de Marseille vers l'Algérie. Aujourd’hui, malgré l’ouverture à la concurrence, cette société algérienne dessert cinq villes : Annaba, Oran, Alger, Skikda et Béjaïa alors que sa seule concurrente française, Corsica Linea, ne passe qu’à Alger. Son plus grand navire, le Tassili II, peut accueillir 1 320 passagers.

Mais depuis sa construction en 2004, ce ferry n’a pas été rénové. Une situation que certains Algériens ont souhaité dénoncer, par la mise en ligne d’une pétition.
 

“J’ai payé 1 200 euros pour ne pas fermer l’œil de la nuit”


Sofiane Boukert est propriétaire, depuis quinze ans, de l’agence de voyages algéroise “Liberté Tours”. Le 3 avril 2018, il a effectué son premier voyage à bord du Tassili II après plusieurs demandes du ministère du Tourisme algérien. Ce dernier souhaitait qu’il intègre la traversée en ferry à son catalogue.
 
Je suis parti du port de Marseille et j’ai effectué la traversée pour Skikda, qui est à cinq heures de route d’Alger. Mon entourage m’avait mis en garde quant aux conditions de voyage, j’ai donc décidé de prendre une cabine en première classe. Mais elle n’avait de première classe que le nom.

Pour effectuer le voyage à bord du Tassili II, trois options sont mises à disposition des voyageurs : les cabines individuelles, les couchettes, et les sièges-fauteuils. Seuls les passagers de première classe peuvent bénéficier des cabines qui sont des chambres aménagées avec des toilettes privées.
 
Lorsque j’ai été affecté à une cabine, il m’a fallu près d’une heure pour réussir à ouvrir la porte. J’ai essayé de saisir le code d’entrée à maintes reprises, sans succès. Je me suis donc adressé à un agent du ferry qui m’a conseillé de “forcer la porte”. C’est une pratique alarmante car si je suis censé forcer ma porte pour entrer dans ma chambre, quiconque peut le faire. J’ai eu du mal à me sentir en sécurité dans ma cabine.

Notre Observateur a filmé l'intérieur de sa cabine, lors de son voyage de Marseille à Skikda, le 3 avril 2018.
 
“La traversée dure 24 heures mais je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. La mer était agitée et il faisait particulièrement froid dans ma cabine. J’ai alors découvert que la bouche d’aération était couverte par une une serviette de bain. Par ailleurs, mes draps étaient défaits, il y avait un sac poubelle à mes pieds. Il n’y avait pas de couverture à ma disposition. Quant aux toilettes, elles étaient bouchées, couvertes de saleté et d’urine."

Vidéo du couloir de la première classe du bateau Tassili II. Notre Observateur constate la présence d’urine près de sa cabine. “De l’urine, voilà ce que je trouve en sortant de ma cabine, et personne pour nettoyer”.
 
Pour les autres passagers en couchettes ou fauteuils, c’est le calvaire. Du fait du nombre de passagers, la plupart dorment par terre. Ils partagent une dizaine de toilettes collectives sans qu’il n’y ait de ronde de nettoyage. Il n’y a ni eau chaude, ni savon.”

Photos de l'extérieur des dortoirs du Tassili II. Images de notre Observateur.
 
“Les prix de la traversée sont exorbitants”

En juin 2014, face à une campagne du collectif “Contre la cherté du Transport vers l’Algérie”, le ministre des Transports, Amar Ghoul, a annoncé une réduction des prix de billet de bateau de 50 % . Cette décision est restée en suspens, malgré les revendications de membres de la diaspora algérienne installés en Europe.
 
Les prix de la traversée sont exorbitants même en basse saison : j’ai payé 1 200 euros pour un aller-retour en comptant le transport de ma voiture. C’est un prix qui devrait être réservé aux grandes croisières, pas à une traversée de cette qualité !”

Un sentiment partagé avec de nombreux membres de la diaspora algérienne, qui se sont plaints des prix de la traversée en haute saison, qui peuvent s'élever à plus de 2 000 euros pour un couple et une voiture.
Ces derniers n’hésitent pas à s’exprimer sur la page Facebook de la compagnie “Algérie Ferries” et sur plusieurs forums de voyage. Leurs commentaires sont accompagnés de photos et vidéos, similaires à celles de notre Observateur.



 

“En Algérie, le secteur du transport maritime est malade”

Abdou Semmar, directeur de la rédaction d'Algerie Part, explique ces conditions de voyage par une crise du secteur du transport maritime en Algérie.
 
En Algérie, le secteur du transport maritime est malade. La société Algerie Ferries n’a pas su s’adapter aux mutations du pays : les voyages s’effectuent pour la plupart à l’international, ce qui est très coûteux, alors qu’ils pourraient miser sur les mobilités internes. Par ailleurs, la plupart des bateaux n’ont pas été rénovés depuis leur construction et sur 1 400 km de côtes, la plupart des ports sont laissés pour compte. Les autorités algériennes ont choisi de miser sur le transport aérien au détriment des marchands, et des familles. [Transportant des marchandises et souvent véhiculés, les membres de la diaspora algérienne sont obligés d’emprunter la voie maritime pour rendre visite à leur famille.]

Après la publication de plusieurs pétitions en ligne, un nouveau contrat de 175 millions de dollars a été signé le 11 mars avec une entreprise chinoise pour permettre la construction d’un nouveau bateau.

Contactés par la rédaction des Observateurs de France 24, les ministères du Tourisme et des Transports, ainsi que l’agence maritime Algérie Ferries n’ont pas donné suite à nos questions. Nous publierons leurs réponses si elles nous parviennent.