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Un concert donné à l’occasion de Norouz, le nouvel an iranien, le 1er avril, a été interrompu à Bushkan, dans le sud de l’Iran, après qu’un mollah a tenté de déchirer la décoration et d’arrêter la sono. Il a été éconduit, sous les huées du public. Et les vidéos de la scène ont massivement circulé sur les réseaux sociaux iraniens, donnant l’occasion de critiquer les religieux ultraconservateurs et leur intolérance envers toute manifestation musicale.

En Iran, les concerts sont légaux, sauf ceux de femmes qui se produiraient seules sur scène face à une audience masculine. Les autorités locales délivrent des permis pour les musiciens et chanteurs masculins et pour les femmes qui assurent les chœurs ou jouent des instruments. Cela n’empêche pas ces manifestations de subir régulièrement la pression et les critiques de religieux.

"Les gens sont fiers de la réaction du public"

Asad [pseudonyme], qui tient un magasin à Bushkan, a assisté au concert :

Il y avait deux soirées de concert. La première s’est bien passée, il y avait du monde, même des touristes venus exprès pour le concert, alors qu’en général à Bushkan, ils ne sont que de passage. Le deuxième soir, il y avait plus de monde encore, plus de 1 500 personnes.

Quand le mollah a débarqué sur scène, nous avons d’abord pensé que c’était un officiel local, ou un invité spécial. Mais quand on l’a vu en train de déchirer les affiches derrière les musiciens avec un couteau, puis tenter de couper la musique, nous avons compris ce qui se passait. Le public l’a hué et hurlé : "Casse-toi !" Puis des organisateurs sont montés sur scène et l’ont évacué.

Cette vidéo amateur montre le mollah Hasan Mosleh sauter sur la scène d’un concert, le 1er avril 2018 à Bushkan, et tenter de couper la musique avant d’être hué par le public.
 

Le mollah a commencé à hurler, mais nous n’avons pas compris ce qu’il disait. Mais quand il a été escorté à travers le public, on l’a entendu crier : "Vous avez oublié les martyrs" [Les martyrs en Iran désignent en général ceux qui sont morts pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988), NDLR]. Certains ont carrément essayé de le frapper, et je crois qu’il a reçu quelques baffes.

La réaction du groupe a été parfaite : ils n’ont pas arrêté de jouer. Pour eux, la musique fait partie inhérente de notre culture. Quelques instants après l’intervention du mollah, ils ont lancé une chanson populaire et tout s’est bien fini.

Quand je parle avec mes amis dans le reste de l’Iran, tous sont contents de la façon dont les choses se sont passées, et sont même fiers de la réaction de la foule. Nous n’avons pas tremblé.

Il n’y a quand même quelque chose d’étrange : personne n’a reconnu le mollah. Tout ce qu’on sait, c'est qu’il n’est pas de notre ville. On ne sait pas ce qu’il lui est arrivé après le concert.

Le courant brusquement coupé

Le même soir à 30 kilomètres de là, dans la petite ville de Kalameh, l’électricité a brutalement été coupée en plein milieu d’un autre concert. Environ 6 000 personnes assistaient à la performance du groupe local Lian, qui joue de la musique folk typique du sud de l’Iran. Lian est un groupe très connu en Iran.

Au moment de la coupure de courant, une responsable de la station d’alimentation électrique locale a expliqué que quelque chose était tombé sur les lignes électriques et que l’incident était en cours de traitement. Le courant est revenu au bout d’une demi-heure… mais a été coupé à nouveau quelques minutes plus tard. Le responsable a donné les mêmes explications. Et les membres de Lian ont quitté la scène.

Cette vidéo amateur montre le moment où les lumières se sont éteintes brusquement, lors du concert du groupe folk Lian, le 1er avril 2018 à Kalameh.

Qui a tenté d'arrêter les concerts ?

Les autorités n’ont pas révélé l’identité du mollah qui a interrompu le concert de Bushkan, ni identifié qui était responsable de la double coupure de courant à Kalameh. Mais parmi les spectateurs, nombreux sont ceux qui soupçonnent un lien entre les deux évènements : le 30 mars, un imam influent de Borazjan, une ville à une centaine de kilomètres au nord, avait critiqué le fait que les autorités locales aient autorisé ces concerts. Selon lui, les "Iraniens révolutionnaires" ne devraient pas tolérer ce genre de "festivals immoraux" dans leur ville. Dans une référence manifeste à l’un des membres du groupe Lian, il a demandé : "Comment quelqu’un qui vit à l’étranger peut-il être autorisé à jouer en Iran ?"

Ces incidents ont été massivement partagés sur les réseaux sociaux, de nombreux musiciens exprimant leur agacement de voir ces tentatives de sabotage de concert. Maestro Kayhan Kalhor, un des musiciens classiques iraniens les plus connus, a évoqué sur Instagram "un triste incident" et une "attaque contre l’art".

Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste