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Une vidéo amateur circule depuis vendredi 30 mars sur les réseaux sociaux, relayée notamment par les médias israéliens. On y voit un jeune Palestinien s’effondrer, touché par une balle dans le dos, tirée par un soldat israélien. La vidéo a suite suscité de vives réactions, l’armée israélienne publiant notamment une autre vidéo censée prouver que le jeune avait menacé ses hommes.

La scène se passe à l'est de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, à quelques mètres de la barrière frontalière qui sépare le territoire avec Israël. Vendredi 30 mars, des dizaines de milliers de manifestants s’étaient retrouvés le long de cette barrière pour honorer la “grande marche du retour”. Ce mouvement de protestation, appelé à durer jusqu’au 15 mai, commémore l’expulsion de leur terre de centaines de milliers de Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël.

Sur les images, on voit un jeune homme habillé de noir courir au niveau de la barrière frontalière entre la bande de Gaza et Israël. Il porte un pneu et est rejoint par deux autres hommes. À 0'20, on entend un coup de feu. Le jeune homme s’écroule à terre avant qu’une foule de manifestants ne le rejoigne.

Quelques heures après, le jeune homme était identifié par le comité organisateur de la "grande marche du retour". Âgé de 18 ans, il s'appelait Abdel-Fatah Abd El Nabi. D'après le quotidien israélien Haaretz, il fait partie des 17 Palestiniens tués depuis le début des manifestations vendredi dernier.

La vidéo a été partagée des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux.



Vidéo montrant Abd el-Fatah Abdel Nabi touché par balle, le 29 mars 2018 à Jalabiya.

Twitter : l'outil de défense de l’armée israélienne

Face aux dénonciations des organisations internationales, l’armée israélienne a répondu en accusant le Hamas de publier des photos et vidéos montées et fabriquées. Pourtant, d’autres séquences, filmées sous différents angles, montrent la même scène. C’est le cas de cette vidéo publiée par Haaretz :

Vidéo de la fusillade d'Abdel-Fatah Abd El Nabi publieé par le site Haaretz le 30 mars 2018.

Pour se défendre, et face à la diffusion massive de la vidéo, l’armée israélienne (IDF) a répondu en trois temps sur sa page Twitter. Le soir de la marche, l’IDF a affirmé que l’homme tué était un agent entraîné par les forces du Hamas, le mouvement islamiste au pouvoir dans la bande de Gaza. Le Hamas a de son côté affirmé dans un communiqué que l’intéressé ne faisait pas partie de ses rangs.

C’est aussi ce qu’a fait valoir la famille d’Abdel-Fatah Abd El Nabi, laquelle a demandé l’ouverture d’une enquête pour le meurtre du jeune homme, affirmant que la vidéo montrait qu’il ne représentait aucun danger et que le fait qu’il ait été abattu était donc un acte arbitraire. Par ailleurs, selon le Washington Post, aucun élément ne laissait croire, lors de l’enterrement du jeune Palestinien, qu’il appartenait à un groupe islamiste : "Il n’y avait aucun drapeau, ni poster du défunt en habit de combattant, comme c’est normalement le cas".

Quelques heures après cette première publication, les forces armées israéliennes ont ensuite publié des images qui auraient été prises la veille au soir de la marche. Dans un montage vidéo, on distingue des soldats israéliens en pleine opération avant qu’une explosion ne retentisse (0'30). L’armée écrit en légende : "Il y a quelques instants, nos soldats ont contrecarré une tentative d'infiltration de trois terroristes au nord de la bande de Gaza. Les terroristes se sont approchés de la barrière de sécurité et ont tenté d'infiltrer le territoire israélien. En réponse, les soldats de l'IDF ont ciblé les terroristes".


Enfin, le 31 mars, au lendemain de la marche, l’IDF a effectué un montage de captures d’écran mettant en évidence des personnes jetant des pierres et des cocktails Molotov. Sur les images, il est impossible de reconnaître les participants de la marche qui apparaissaient dans la vidéo initiale.

“Pour éviter d'être jugé responsable, le gouvernement israélien joue ainsi la guerre de l'image”

Pour Amit Gilutz, porte-parole de B’Tselem, une ONG de défense des droits de l'Homme dans les territoires occupés, basée à Jérusalem, ce n’est pas la première fois que l’armée israélienne joue le jeu de la "contre-propagande".
 
La réponse du gouvernement et de l’armée israélienne est sans surprise. La veille de la marche, le gouvernement prévenait dans un communiqué que les retombées d’une manifestation à la frontière seraient fatales pour les participants. Le lendemain de la marche, le gouvernement et les forces armées s’attaquent aux vidéos diffusées sur Internet, qualifiant ces dernières de truquées et fabriquées.

C’est un cheminement classique pour riposter contre tous ceux qui l’accusent de répression arbitraire. Mais si l’on suit le droit international, tirer sur des manifestants non armés – ce que l’on peut prouver, images et vidéos à l’appui – est illégal.

Pour éviter d’être jugé responsable, le gouvernement joue ainsi la guerre de l’image. Au lieu de se taire, ils réagissent à chaque vidéo, publient des vidéos de contre-information. Il y a quelques jours, ils ont publié une vidéo pédagogique expliquant ce qui les amène à ouvrir le feu lors des manifestations. C’est une machine bien huilée, dans laquelle le gouvernement israélien investit des millions."

Au lendemain des évènements, le samedi 31 mars, l’armée israélienne a confirmé, par une publication Twitter, ses tirs durant les manifestations. Le tweet a été supprimé quelques heures après sa publication, mais les activistes de B’Tselem ont fait une capture d’écran.

“Hier, nous avons vu 30 000 personnes, nous sommes arrivés préparés avec des renforts. Rien n’a été fait sans contrôle, tout était mesuré, nous savons où chaque balle a atterri.”

À ce jour, le ministère de la Santé palestinien installé à Gaza fait le décompte de 17 morts et 1 400 blessés pendant la marche. L’ONU a demandé l’ouverture d’une enquête “transparente” pour mettre au clair les circonstances de la mort du jeune Palestinien.