Une fois encore, la Guadeloupe est en situation de crise à cause des sargasses, ces algues brunes toxiques qui envahissent les plages du département d’outre-mer et causent des dégâts à la fois économiques, écologiques et sanitaires. Face à la détresse grandissante des habitants, des solutions existent. Mais l’État tarde à les mettre en place.

Les sargasses qui envahissent les Antilles, et plus particulièrement la Guadeloupe, viennent du Brésil. Mais si elles sont rejetées en mer par le fleuve Amazone, le réchauffement climatique participe largement à leur pullulement. Ainsi, le phénomène, qui était rare et saisonnier avant 2011, s’est particulièrement amplifié.

La Guadeloupe a déjà connu une première crise en 2015. Après une accalmie de deux ans, l’archipel est à nouveau envahi par les algues.


Video publiée sur la page Facebook "Sargasses Danger ou Opportunité".

L’invasion des sargasses a un impact direct sur l’économie guadeloupéenne, puisqu’elle porte un coup dur au tourisme. Le désagrément est visuel mais aussi olfactif : au bout de trois jours, les algues commencent à dégager une odeur pestilentielle, celle de l’hydrogène sulfuré qui sent l’œuf pourri. Le gaz cause par ailleurs des irritations et des problèmes respiratoires pour les habitants qui se trouvent à proximité. Plus encore, la décomposition de ces algues conduit à l’émanation de métaux lourds qui les rend dangereuses et transforment ainsi le problème économique en un problème sanitaire et écologique.

En 2015, l'équipe des Observateurs Ligne Directe s'était rendue en Guadeloupe pour un reportage sur l'invasion des algues sargasses :

"Ma voisine pense déménager à nouveau"

Jean-Louis Surjous est un habitant de la commune de Saint-Anne, dont la plage est à nouveau particulièrement affectée par les sargasses.

La situation actuelle est encore pire que celle que nous avons connue en 2015. Là où j’habite, les sargasses s’étendent le long d’une centaine de mètres sur la plage, et on ne voit pas la mer sur 300 mètres depuis la côte. J’ai vu les images satellite : les plaques d’algues qui entourent l’archipel sont impressionnantes.

Rien n’a été fait depuis plus de deux ans pour régler ce problème et empêcher les algues de revenir, car il aurait fallu les ramasser pendant qu’elles étaient encore en mer. Aujourd’hui, il y a à nouveau les petites mains des brigades vertes qui s’activent [des salariés payés par la commune pour ramasser les sargasses, NDLR], mais ce n’est évidemment pas suffisant, vu la vitesse d’arrivée des algues et leur quantité. Certaines communes essayent de trouver des solutions provisoires, comme celle de Saint-François qui a tenté de repousser les sargasses par des barrages installés à l’entrée du port. Mais les algues ne font que se déposer plus loin.

Des bénévoles ramassent des algues à Capesterre, Marie-Galante. Photo publiée sur la page Facebook "Lyannage Pou Marie Galante".

Barrage installé par des bénévoles à Saint-François le 27 mars. Photo publiée sur la page Facebook "STOP aux Sargasses".
 
De plus, vu le peu de moyens, la priorité est évidemment donnée aux zones touristiques, ce qui n’est pas le cas de l’endroit où j’habite. Ma voisine, qui est asthmatique, pense déménager à nouveau pour échapper aux émanations de gaz. L’État vient d’annoncer le déblocage de 500 000 euros pour répondre à une situation de crise, mais le temps que l’argent soit envoyé et que quelque chose se mette en place, il faudra des semaines. En attendant, nous, on crève.

En effet, et depuis 2011, des mesures provisoires sont prises à chaque fois par les autorités pour essayer d’endiguer le problème, à l’instar des "sargasseurs", ces petits bateaux équipés qui ramassent les algues en mer mais qui ne font pas le poids devant la quantité d’algues. Pourtant en 2015, un appel d’offre a été lancé pour empêcher les algues d’atteindre les côtes et une entreprise l’a remporté.

"Il y a un mélange d’ignorance et d’indifférence"

Cédric Chupin était à la tête de l’équipe qui a remporté cet appel d’offre. Contacté par France 24, il explique que le projet n’a jamais pu voir le jour, faute de moyens.

La solution de ramassage d’algues que nous avions proposée, grâce à des machines équipées, était la plus efficiente et notre proposition a été unanimement saluée par les responsables locaux. Elle consistait en un système d’aspiration des algues en mer, accompagné d’un système de décantage qui permet de séparer les algues de l’eau et du sable et ainsi préserver la faune et la flore marines.

Pour réaliser ce projet, nous devions collaborer avec des partenaires locaux mais ces derniers n’ont jamais reçu l’argent nécessaire à la fabrication de ces machines.

Ce manque de volonté est à mon sens dû à un mélange d’ignorance et d’indifférence. J’ai rencontré un certain nombre de responsables au ministère de l’Écologie et du Développement durable à l’époque [aujourd’hui renommé ministère de la Transition écologique et solidaire, NDLR] et j’ai constaté qu’ils connaissaient très mal le dossier. De plus, les autorités en métropole rechignent à payer pour résoudre ce problème car elles estiment que c’est le Brésil le responsable et que la France n’a pas à payer les pots cassés. Or, on sait très bien que les pays industrialisés sont responsables du réchauffement climatique qui participe beaucoup à cette catastrophe. Au lieu de quoi, l’État se contente de mettre des pansements en créant des emplois pour les brigades vertes.

Toutefois, et depuis l’adoption de la loi Loom en février 2018, la Guadeloupe, à l’instar des autres départements et territoires d’outre-mer, a vu ses responsabilités locales s’accroître en matière d’aménagement du territoire, ce qui laisse Cyril Thabard, le président du groupe qui a répondu à l’appel d’offre en 2015, espérer une concrétisation du projet :

La réalisation du projet en 2015 dépendait de deux acteurs : les mairies, chargées de financer le projet à hauteur de 40 %, et les investisseurs privés, qui devaient prendre en charge le reste. Or ces derniers, voyant que les maires ne disposaient pas de l’argent nécessaire pour réaliser le projet, ont refusé d’y participer.

Avec cette nouvelle loi, la Guadeloupe peut décider elle-même d’adopter la solution que nous avons déjà proposée. Entre temps, notre machine a reçu un label d’excellence européen ce qui permet au département de demander un financement européen. Nous espérons qu’ainsi ils auront enfin les moyens financiers nécessaires pour réaliser le projet.

Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira