Ce n'est pas simple d'établir et garder le contact avec Mohammed (pseudonyme). Il va de cachette en cachette, doit se faire discret. Ce musulman rohingya vit en Birmanie, à côté de la frontière avec le Bangladesh. Depuis l'été dernier, les Rohingyas ont traversé par centaine de milliers le fleuve Naf et son estuaire qui sépare les deux pays. Lui reste dans l'État birman du Rakhine et prend tous les risques pour filmer l'exode des siens et témoigner des violences de l'armée birmane à leur encontre.

Il raconte son histoire avec ses propres mots, des mots que nous avons recueillis presque un par un par pendant les brefs échanges qu'il a accepté d'avoir avec nous, étalés sur plusieurs semaines, essentiellement par message. Mohammed prend toujours la précaution de n'être entendu et vu de personne pendant qu’il parle avec un média étranger.

"Ils recherchent les Rohingyas qui utilisent internet"

Je vivais près du district de Maungdaw mais ma maison a été brûlée par l'armée, les gardes-frontières et des habitants [des bouddhistes de l'État du Rakhine, NDLR]. Ils ont fait ça pour nous chasser. Je suis resté dans la région, me cachant de maison en maison, parce que la police fait des fouilles partout et régulièrement. S'ils m’attrapent, personne ne pourra me sauver.

Ils recherchent les Rohingyas qui utilisent internet dans la zone frontalière et sont en contact avec l'étranger. Je ne dors pas beaucoup. Tous les Rohingyas doivent être très vigilants dès la nuit tombée : si la police attrape un Rohingya la nuit, ils les envoient directement en prison [des couvre-feux très stricts ont été mis en place, NDLR].

La plupart de ma famille a fui au Bangladesh, il y a un moment. Je ne survis que parce que quelques proches sont restés et me donnent un peu d'argent. Je n'ai pas prévu d’aller au Bangladesh, j'ai peur des forces de sécurité qui pourraient m'attraper.

Selon plusieurs activistes rohingyas, il est de plus en plus difficile de passer la frontière, les hommes, notamment ceux en bonne santé, sont ciblés par les forces de l’ordre. Le Bangladesh s’est par ailleurs plaint de l’afflux d’unités de forces de sécurité à proximité de sa frontière avec la Birmanie, ainsi que de la présence de mines anti-personnelles dans cette zone.  


Des Rohingyas marchent le long de la frontière avec le Bangladesh.

Notre Observateur poursuit :

Les risques de se faire prendre rendent difficile la prise d’images. Mais j’ai envoyé les quelques-unes que j’ai pu faire, comme celles de maisons brulées, à des activistes à l’étranger. Je fais ça par ce que je veux que notre voix soit entendue dans le monde et que justice soit faite. Récemment, j’ai filmé une centaine de familles fuyant vers la frontière à pied, à l’aube. Ils venaient tous du même village, et disaient qu’il avait été brulés par les militaires et des habitants locaux. Et surtout, ils affirmaient que les autorités les empêchaient d’aller travailler, d'aller au au marché ou de pêcher, et même de couper du bois.

Ils n’avaient pas d’argent pour payer un bateau pour traverser et rejoindre le Bangladesh. Aux dernières nouvelles, ils campaient sur une plage. S’ils ne trouvent pas d’argent – et je ne vois pas comment ils le trouveront- j’imagine qu’ils mourront là-bas.      

Ces familles ont expliqué à notre Observateur qu’elles n’avaient pas les moyens de payer la traversée de la rivière séparant Birmanie et Bangladesh.

>>LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Notre dossier sur l'exode des Rohingyas depuis l'été 2017

L’ONU a décrit en septembre dernier l’offensive militaire menée par la Birmanie dans l’État du Rakhine contre les Rohingyas, depuis août 2017, comme un "exemple classique de nettoyage ethnique". Les Rohingyas sont apatrides depuis que le gouvernement birman leur a retiré la citoyenneté birmane, jugeant qu’ils étaient des migrants venus illégalement du Bangladesh.

En janvier, les autorités bangladaises ont annoncé avoir enregistré l’arrivée d’un million de réfugiés rohingyas depuis aout 2017. Ces réfugiés vivaient dans d’immenses camps à la frontière, où la plupart de leurs besoins de bases ne sont pas assurés, notamment l’accès à de l’eau et à des toilettes.