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Le 1er mars 2018, le site marocain Yabiladi a diffusé des images de femmes de ménage d’origine marocaine “en vente” sur des fils twitter saoudiens. Partagées sur les réseaux sociaux, ces captures d’écran ont permis de mettre au jour plusieurs plateformes où des domestiques de toutes nationalités sont “à céder”. Une dérive illégale mais visiblement tolérée du système saoudien de "tutelle", qui place les employées de maison en dépendance complète vis-à-vis de leur employeur.

Instagram, Twitter et Facebook sont de nouveaux terrains de jeu pour les entreprises de recrutement d’employées de maisons en Arabie saoudite. C’est via le compte Twitter “Moussaouqa Oum Ghada” (en français le “marché d’Oum Ghada”) que la vente d’employés de maison a été révélée. Le compte, avec près de 2000 abonnés, existe depuis octobre 2013. Les annonces se présentent sous la forme de captures d’écran de conversation Whatsapp, accompagnées de photos.

Les femmes sont décrites de manière sommaire avec leurs défauts et qualités, description suivie du hashtag “domestique à céder” et d’une explication sur les raisons de la “cession”. Elles vont du déménagement des employeurs au retard dans le paiement des salaires auquel l’employeur refuse de remédier, préférant céder son employée, ou à des accusations envers des femmes auxquelles il est reproché de “mal s’occuper des enfants”. Une dernière annonce précise que l’employée pourrait être soumise - si besoin - à une période d’essai afin d’évaluer au mieux ses compétences.


"Elle travaille bien et lave tout, et est assez propre "


Par exemple, sur l'une des captures d’écran (ci-dessus), on peut lire l’annonce suivante : "Travailleuse indienne à céder. À la maison, elle travaille bien et lave tout - du sol aux vêtements - et est assez propre. En revanche, elle ne sait pas cuisiner, elle sait seulement couper des légumes. Ça ne fait même pas un mois qu’elle est arrivée en Arabie saoudite. Elle ne sait parler ni arabe ni anglais. Elle ne sait parler que sa propre langue. Elle a 50 ans.”
On apprend également les raisons de son “licenciement” : “Les motivations de son retrait sont liées à la grandeur de l’ancien foyer qui rendait son travail moins efficace. Il est donc possible de mettre en place une période d’essai.”

Twitter n’est pas la seule plateforme utilisée. Sur Snapchat, le même profil que sur Twitter publie régulièrement des stories (vidéo de 10 à 15 secondes typiques de Snapchat).


Capture d’une story du compte “Moussaouqa oum Ghada" : Bangalore musulmane. 37 ans. Parle l’arabe de manière sommaire. Travaille en Arabie saoudite depuis près de deux ans. Pendant ces deux années, elle n’a eu aucun problème. Salaire fixé : 1 000 riyals (l’équivalent de 260 euros). Raison de la cession : Retard dans le salaire. Prix de cession fixé à 20 000 riyals (soit 4 339 euros). Possibilité de négocier.”


Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, “Mohamed”, en charge de ces comptes Twitter et Snapchat qu’il gère depuis le Royaume-Uni, se contente de répondre :
 
Nous nous chargeons uniquement de centraliser les demandes et de les publier sur nos interfaces. Je fais le lien entre les employeurs demandeurs et ceux qui offrent. Utiliser Facebook, Twitter et Snapchat est un moyen d’être dans son temps, les Saoudiens sont très actifs sur les réseaux sociaux. Nous ne faisons que répondre à une demande”.

Sur Instagram, des comptes comme “kadamat_ksa” (“les femmes de ménage/domestiques du royaume d’Arabie saoudite ") relaient le même genre d’annonces.

Sur cette annonce publiée sur Instagram, on lit : “Sénégalaise à la recherche d’un nouveau travail. Musulmane. 36 ans. Elle travaille depuis trois ans et sait cuisiner (connaît la plupart des plats saoudiens). Prochain contrat pour une durée de deux ans. Raison de la cession : demande d’un salaire plus élevé”.


Contourner le système de parrainage

En Arabie saoudite, le travail des employées domestiques étrangères est régi par le système de la "kafala" : des "kafils" sont chargés de les accueillir, rédiger leur contrat, et régler les modalités de visa. Ils jouent ainsi le rôle de " sponsors", une étape nécessaire pour être autorisé à travailler dans le pays. Un kafil peut être à la fois l’employeur, ou une entreprise spécialement dédiée à sponsoriser ces employées.

Ce système rend les employées dépendantes de leur sponsor : lorsque la travailleuse arrive sur le territoire saoudien, elle lui donne son passeport tout au long de la durée de son contrat. Si au cours de son contrat, l’employée souhaite changer de travail, c’est à son kafil (parfois aussi employeur) qu’elle doit s’en remettre.
Si elle est licenciée, son ancien employeur doit mettre en place un nouveau contrat avec une nouvelle employée. Les formalités sont complexes et nécessitent beaucoup de tractations judiciaires.

En organisant ces ventes, les kafils contournent cette législation. Les transactions en ligne leur permettent de ne pas payer de frais de rupture de contrat, de ne pas s’engager dans des procédures judiciaires, tout en négociant à leur faveur le prix de "vente" de leur ancienne employée.


“Cette pratique n’est pas légale mais elle est populaire”

Au lieu de rompre le contrat, les kafils s’organisent donc en réseau et transfèrent leurs employées d’un foyer à un autre, explique Yahya al-Assiri, fondateur de l'ONG de défense des droits humains d'Arabie saoudite ALQST.
 
Ces pages sur les réseaux sociaux sont loin d’être des exceptions et ne sont pas nouvelles. Sur le site "Haraj.com " [principal site saoudien de vente d’occasion, NDLR) on peut acheter des voitures d’occasion mais aussi des femmes de ménage.

Cette pratique n’est pas légale mais elle est populaire. La loi saoudienne stipule clairement qu’un salarié étranger a le droit de ne pas travailler chez un employeur qui ne serait pas mentionné dans son contrat. En d’autres termes, on ne peut pas “transférer” une employée d’une maison à l’autre comme le proposent ces enchères. Par ailleurs, chaque employé étranger a normalement le droit de toucher des indemnités sur les heures supplémentaires et les journées de repos. Mais quand on agit en parallèle de la loi, la pratique est bien évidemment différente.

Dans les faits, on assiste à de l’esclavage 2.0 sur les réseaux sociaux. Les kafils deviennent les chefs d’orchestre de la vie des employées de maison et décident qui prendra en charge l’employée en question. Ces dernières se retrouvent piégées, car les kafils exploitent leur ignorance des lois en vigueur. Il est par ailleurs très difficile pour les employés de déposer plainte.”


"La domestique devient cette sorte d’objet défectueux, qu’au lieu de jeter, on refile au plus offrant, quitte à faire baisser le prix"

Soraya est une jeune marocaine, elle a été employée de maison dans une famille saoudienne en août 2016, et a fui en début d’année.
 
Dès mon arrivée sur le sol saoudien, j’ai dû remettre mon passeport au kafil (mon sponsor), en l'occurrence le père de famille. Le kafil gère tout. Il décide du lieu de ton travail, du logement, de tes horaires. Une fois le contrat signé, cela devient une affaire de chance. Si une femme tombe sur un kafil honnête, elle ne risque pas grand-chose, hormis des conditions de travail qu’elle ne peut vraiment discuter.

Mais certains kafils sont plus sournois. Ils réclament un pourcentage du salaire et peuvent menacer de céder un employé, sans son consentement, à d’autres kafils. C’est une sorte de réseau de prêt et partage. La domestique devient cette sorte d’objet défectueux, qu’au lieu de jeter, on refile au plus offrant, quitte à faire baisser le prix. Un peu comme les “téléphones à vendre d’occasion”, sauf que là il s’agit de personnes."

"Je savais qu’on me cèderait au plus offrant "
 
J’ai pendant plusieurs mois préféré me taire, car je savais que si je déclarais vouloir changer de travail, on me céderait au plus offrant. En général, quand ça se passe mal avec notre kafil, les formalités deviennent compliquées pour s’en détacher. Par ailleurs, si une domestique souhaite mettre fin à un contrat, elle doit rembourser les frais préalablement déposés (transport, frais de visa). Je n’avais ni l’un ni l’autre.

Mais j’ai voulu partir. Au lieu de dire la vérité et risquer de me faire céder, j’ai prétendu que je voulais assister au mariage de ma sœur au Maroc. Ils m’ont autorisé à voyager quelques jours. Ils m’ont laissé payer le billet et ne m’ont pas payé la totalité du salaire qui m’était dû, comme pour m’obliger à revenir. Mais je ne suis jamais revenue”

En 2013, l’Arabie saoudite a fait voter une loi sur l’interdiction des abus contre les employés de maisons. Dans cette loi, il est décrit que toutes les formes d’abus physiques et sexuels à la maison sont punissables d’au moins un an de prison. Par ailleurs, face à la polémique soulevée par la publication de ces annonces, le ministère saoudien de l’Intérieur a annoncé l’ouverture d’une enquête.

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Article écrit en collaboration avec
Kenza Safi-Eddine

Kenza Safi-Eddine , Journaliste