Un garçon de 4 ans, surnommé Bouba, a été victime d’un crime rituel à Abidjan, fin février. Son assassinat a soulevé une vague d’indignation en Côte d’Ivoire, bien que ce type de crimes ne soit pas nouveau dans le pays. Alors que des élections sont prévues en 2018, nos Observateurs expliquent que ces crimes sont récurrents en amont d’événements majeurs.

Le jeune Aboubacar Sidick Traoré, appelé Bouba, a disparu le 24 février. Deux jours plus tard, on corps a été retrouvé enterré, les membres ligotés et la gorge tranchée, à Cocody, dans l’est d’Abidjan, comme le montre une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Il a été localisé grâce aux indications d’un bijoutier. Selon la police, ce dernier a reconnu être l’assassin et indiqué qu’il avait tué l’enfant sur les conseils d’un marabout, pour devenir riche. En revanche, celui-ci n’a toujours pas été retrouvé.
 

Capture d’écran d’une vidéo tournée par la police, dans laquelle cet homme reconnaît être l’assassin du petit Bouba.
 

Cette affaire a provoqué une vague de colère dans le pays et sur les réseaux sociaux, sous le hashtag #JeSuisBouba. Une marche s’est ainsi déroulée à Abidjan, le 3 mars, pour dire "stop" aux enlèvements d’enfants et aux crimes rituels, et demander aux autorités de réagir pour y mettre fin.


Un tweet de soutien à l'enfant.

Vidéo de la marche du 3 mars, publiée sur Facebook par Hayek Hassan, l'un des organisateurs.
 

Le 7 mars, le président Alassane Ouattara a déclaré avoir donné des instructions "pour que [les] forces de défense et de sécurité se déploient en force sur le terrain pour protéger toute les populations", tout en les invitant à "ne pas céder à la psychose". Un numéro vert a également été mis en place, notamment pour signaler les disparitions d’enfants.
 

Vague d’enlèvements depuis le début de l’année

La "psychose" évoquée par le président s’explique par le fait que Bouba n’est pas le seul enfant à avoir été enlevé depuis janvier 2018. Selon les autorités, "huit cas de disparition ou d’enlèvement ont été enregistrés" : parmi eux, trois ont été retrouvés morts, quatre vivants, et un autre n’a toujours pas été retrouvé à Bouna. En début de semaine, l’assassinat d’une lycéenne à M'Bahiakro, dans l’est du pays, a d’ailleurs conduit au soulèvement de la population.

Selon les médias locaux, les enlèvements d’enfants sont récurrents à l’approche des scrutins, alors que des élections sénatoriales, municipales et régionales sont prévues cette année.

Certains de ces enfants seraient ensuite sacrifiés lors de crimes rituels, selon Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne et président de Lider, un parti d’opposition, qui a indiqué dans une vidéo : "Chaque fois que nous avons des élections qui se rapprochent, la société magique fait son apparition [parce qu’on] est convaincu qu’en faisant du sacrifice humain, on peut gagner des élections. On est convaincu que si on veut rester au pouvoir, il faut tuer des hommes pour faire des sacrifices."

 

"Beaucoup de gens croient en la puissance des marabouts"

Fulbert Koffi est journaliste pour CotedivoireNews. Il partage ce point de vue :

À l’approche des élections, on constate une recrudescence des crimes rituels. Ce n’est pas nouveau : on en entendait déjà parler sous Félix Houphouët-Boigny [président du pays de 1960 à 1993, NDLR]. Le mode opératoire est souvent le même : les enfants sont égorgés, vidés de leur sang, puis leurs parties intimes sont coupées pour être emmenées. En faisant cela, les gens espèrent avoir de la réussite, du pouvoir, etc. Les victimes sont souvent de jeunes garçons.

Même s’il est impossible de prouver que ce sont les politiciens qui ordonnent ces crimes, il existe des rumeurs allant dans ce sens. Elles se basent notamment sur le fait qu’en 2007, un prêtre vaudou converti au christianisme a avoué un certain nombre de crimes – dont l’enterrement de bébés – en indiquant que des personnalités politiques avaient été impliquées.

Moi-même, j’ai côtoyé un politicien dans le passé qui faisait venir des marabouts du Mali pour faire des prières ou encore tuer des moutons, même s’il n’assassinait personne. Il faisait cela pour garder le pouvoir et son charisme, notamment lorsqu’il y avait des événements politiques.

"Un marabout m'a déjà conseillé de sacrifier un enfant"

D’une manière générale, beaucoup d’Ivoiriens croient en la puissance des marabouts, même si tous ne suivent pas leurs conseils. Par exemple, il y a quelques années, j’ai retrouvé de la cendre et des cauris – des coquillages souvent utilisés dans des pratiques de sorcellerie – devant le bar que j’avais à l’époque. Ça m’a inquiété, donc je suis allé voir un marabout : il m’a dit que je devais sacrifier un enfant si je voulais prospérer, en me suggérant d’aller à la maternité. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas…

Pour revenir aux élections, même si l’on ne peut pas prouver qui se trouve derrière ces crimes rituels, la seule certitude est que cela effraie les gens. Par exemple, quand j’étais petit, on me disait de ne pas trop sortir la veille d’une élection, pour que je ne me fasse pas "prendre".

Cela dit, les crimes rituels n’ont pas seulement lieu avant les élections : les gens y ont recours dès qu’il y a un événement important ou dans l’espoir de devenir riches. Par exemple, la dernière fois qu’il y a eu une vague d’enlèvements de jeunes, associés à des crimes rituels, c’était avant la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 2015 [organisée en Guinée équatoriale et remportée par la Côte d’Ivoire, NDLR]…

 

"En 2015, les crimes rituels ont cessé à la fin de la CAN"

Sonia F. (pseudonyme) est la mère de Bénitier, un enfant enlevé à Abidjan fin 2014, peu avant le début de la CAN :

Quand mon fils a été enlevé, nous sommes parvenus à retrouver le jeune qui l’avait attrapé. Il a avoué qu’il l’avait remis à des gens au visage encagoulé, en échange d’argent. Mais rien n’a vraiment été fait pour rechercher mon fils, et il a finalement été retrouvé mort. Certaines parties de son corps avaient été coupées.

Entre fin 2014 et début 2015, d’autres enfants ont été enlevés. La plupart du temps, leurs corps ont été retrouvés, avec de nombreuses coupures ou des parties manquantes : on peut donc penser qu’il s’agissait de crimes rituels. Même si on ne peut pas prouver qu’ils étaient directement liés à la CAN, je pense que c’était le cas, car ils ont cessé à la fin de la compétition.

À l’époque, les autorités n’ont pas voulu que l’on défile pour dénoncer ces crimes. Mais cette fois, le gouvernement a réagi : c’est probablement lié au fait que les réseaux sociaux ont beaucoup parlé du petit Bouba, ce qui lui a mis la pression.



Hayek Hassan, l’un des organisateurs de la marche du 3 mars à Abidjan, ajoute : "On en a aussi beaucoup parlé car son corps a été retrouvé, ainsi que le coupable, alors qu’il n’y a pas de vidéos montrant tout cela habituellement. Selon moi, il est urgent de sensibiliser les gens au sujet des crimes rituels, car beaucoup y croient par manque d’éducation."


 

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone