Au Bénin, l’ONG BEES propose aux autorités de visualiser des zones menacées par l’érosion ou par des installations humaines abusives, grâce à ses drones. Avec les images et les données recueillies par les appareils, les activistes établissent des cartographies et des vidéos qui permettent au gouvernement d’agir plus rapidement.

Sur le lac Nokoué, qui s'étale sur 339 hectares entre Cotonou et Porto Novo, les 75 000 habitants des villages lacustres vivent essentiellement de la pêche. Mais l'augmentation du nombre de pêcheurs et l'utilisation abusive des techniques traditionnelles de pêche menacent aujourd'hui le renouvellement des ressources halieutiques.

Le lac est ainsi saturé par des "acadja", des parcs à poissons faits de branchages qui rendent difficile la navigation et modifient l’écosystème. Cette pratique, normalement interdite par la loi, mais en réalité peu contrôlée par les autorités, est dénoncée depuis plusieurs années par l’ONG BEES.

Arnaud Adikpeto, chef de projet de l’ONG BEES. Photo envoyée par notre Observateur.

"Avec un simple rapport, peut-être que notre alerte n’aurait pas été prise en considération"

En novembre 2017, les activistes ont décidé de changer de stratégie en invitant la Direction de la production halieutique (DPH), organisme rattaché au ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche, à participer à trois jours d’ateliers pour cartographier la zone à l’aide de drones et ainsi mieux visualiser le recours abusif à ces parcs. Une expérience concluante qui a permis aux autorités d'agir rapidement, explique le chef de projet de l’ONG, Arnaud Adikpeto :

Après cette visite de trois jours sur le lac Nokoué avec notre équipe, la Direction de la production halieutique a décidé de réglementer la pratique et d’intervenir sur le terrain pour désengorger le lac. Nous les avons vus à l'action sur le lac en février dernier pour enlever une partie de ces parcs. C'est allé très vite.

L'ONG BEES avec les équipes techniques de la Direction de la production halieutique sur le Lac Nokoué pour une visualisation par drone de la zone. Photo envoyée par notre Observateur.

Si on s’était contentés d’un simple rapport, peut-être que notre alerte n’aurait pas été prise en considération. Mais là, nous leur avons donné l’opportunité de comprendre notre travail et d’évaluer avec nous les risques grâce à des visualisations aériennes et des cartographies. Autre preuve de ce succès : la DPH nous a fait savoir qu’elle souhaitait investir dans trois drones pour surveiller l’occupation du lac !

Les parcs "Acadja" sur le lac Nokoué. Photo prise avec un drone et envoyée par notre Observateur.

La situation était urgente car les pêcheurs abusent de ces parcs à poisson. À la base, la technique consiste à planter des branchages en eaux peu profondes dans lesquels les poissons se réfugient, se nourrissent et se reproduisent. Les pêcheurs entourent ensuite ce parc à poissons d’un filet et peuvent ainsi en récupérer une bonne quantité d’un coup.

Des pêcheurs ramènent des branchages pour faire des acadja sur le lac Nokoué. Photo envoyée par notre Observateur.

Mais cela pose des problèmes parce que les pêcheurs remettent sans cesse de nouveaux branchages sans enlever les anciens. Conséquence : les végétaux pourrissent et participent alors au comblement des fonds du lac, c'est-à-dire que des amas de résidus s’accumulent, réduisant la profondeur du lac. Ce phénomène peut détruire des écosystèmes et surtout rend difficilement navigable le lac tant il y a peu d’eau par endroit.

Vidéo filmée grâce à des drones par l'ONG BEES, on y voit les parcs acadja entre 0,24 et 2 minutes.

Freiner le recul du littoral : un autre combat à mener en images

Forte de ce premier succès, l’ONG BEES entend désormais poursuivre la sensibilisation des autorités décisionnaires sur d'autres zones menacées par les activités humaines. Les activistes s'inquiètent particulièrement de l'érosion du littoral qui, selon l'Institut de Recherches halieutiques et océanologiques du Bénin, peut reculer jusqu’à 30 mètres par an par endroit.

Endiguer ce phénomène est une priorité affirme le gouvernement béninois. En 2014, le Bénin achevait ainsi la construction de huit "épis", des digues artificielles de 200 à 300 mètres de long pour un total de 70 millions d'euros d'investissements.

"Nous cartographions les zones d'habitation pour veiller à ce qu'elles ne disparaissent pas"

Problème, ces digues ont aggravé la situation dans certains endroits, selon Arnaud Adikpeto : 

Les digues mises en place par le gouvernement ont amélioré la situation à certains endroits, mais ces infrastructures provoquent aussi un transfert du processus d'érosion en aval de l'installation. Des habitations et des entreprises situées après Cotonou, en direction du Nigeria, là où il n'y a plus d'épis, sont donc d'autant plus frappées par le phénomène. Le gouvernement assure que ce problème est pris au sérieux et que d'autres épis vont être installés.

Mais de notre côté, nous essayons à nouveau de faire réagir les autorités le plus rapidement possible car la situation est urgente. Nous avons cartographié les zones menacées pour avoir des images des habitations et des infrastructures qui existent aujourd'hui et veiller à ce qu'elles ne disparaissent pas. Si le gouvernement ne fait rien, nous reviendrons sur la zone dans quelques mois refaire la même carte et montrer aux autorités compétentes ce qu'il s'est passé entre temps. Au rythme de 30 mètres par an, ça peut aller très vite !


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De l'autre côté du littoral béninois, au niveau de la frontière avec le Togo, nous sommes également en train de surveiller, toujours avec des vidéos et des photos aériennes, l'érosion de la "bouche du roi" : une fine bande de terre qui sépare la mer du fleuve Mono et menace de disparaître alors même que s'y trouvent des habitations. Cette disparition entraînerait également la fusion de deux écosystèmes très différents.

Cette bande de terre séparant la mer du fleuve Mono, entre les villes de Grand-Popo et Ouidah est en train de disparaître. Photo prise avec un drone et envoyée par notre Observateur.

Nous sommes en partenariat avec l'Institut de recherches halieutiques et océanologiques du Bénin : nous appuyons leurs données scientifiques avec nos images ce qui permet de rendre nos alertes très concrètes. Nous travaillons aussi avec des associations des pays frontaliers de ces zones, par exemple au Togo. Le Bénin ne peut lutter seul et doit penser à une politique régionale.

Vidéo filmée grâce à des drones par l'ONG BEES, on y voit le phénomène d'érosion de la "bouche du roi" entre 1min30 et 2min41.

Inspirer d'autres associations

Alors que le Bénin projette de construire plusieurs barrages hydroélectriques, dont un notamment dans la ville de Kétou, dans le sud-est du pays, l'ONG commence également un travail de documentation en images de la zone pour s'assurer que les travaux respecteront les populations et l'environnement.

Les équipes de l'ONG BEES en formation avec d'autres associations béninoises le 22 novembre 2017. Photo envoyée par notre Observateur.

Les équipes de BEES ont déjà formé six autres associations environnementales de leur réseau à l'utilisation du drone, grâce à un partenariat avec le comité néerlandais de l'IUCN, l'Union internationale pour la conservation de la nature. "C'est aussi grâce à eux que nous avons pu nous procurer des drones", rappelle le chef de projets de BEES, qui est également soutenue financièrement par le Fonds français pour l’environnement mondial ou encore par l'Ambassade des Pays-Bas au Bénin.

Article écrit par Maëva Poulet.

 
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet