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Tirer en l’air pour célébrer un mariage, un baptême ou l’obtention d’un diplôme : au Liban, cette tradition est très répandue. Mais elle pose un grave problème : elle fait chaque année des dizaines de victimes. Pour lutter contre ce phénomène, une ONG locale a récemment lancé une campagne en choisissant l’humour, avec un site proposant aux couples sur le pont de se marier de louer un tireur professionnel pour leurs noces.

Lancé en fin 2017 par l’ONG Permanent Peace Mouvement, le site Eleguns [contraction des mots "pistolet" et "élégance", en anglais] vous propose des tireurs à la carte : Emad, 27 ans, queue de cheval et kalachnikov nonchalamment posé sur l’épaule, Jad, 34 ans, lunettes noires et fusil M4 Carbine à la main, ou encore Hala, 31 ans, un style à James Bond girl équipée d’un discret pistolet Glock 19.

Les tarifs dépendent non seulement du type de tireur, mais également de l’arme et du nombre de balles que vous souhaitez tirer. Par exemple, il faut compter 300 dollars [environ 245 euros] pour 200 balles de fusil AK-47.


Le site va jusqu’à vous proposer de choisir la tenue de votre tireur. Costume-cravate ou gilet traditionnel libanais, c’est selon les goûts de chacun.


Mais quand vous arrivez en bas de la page, ce n’est pas l’addition de vos achats qui s’affiche mais une invitation de Permanent Peace Mouvement à signer un "engagement" où vous promettez de ne jamais recourir aux tirs de célébration lors de vos fêtes.



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"Quand le tireur est arrêté, il est généralement rapidement libéré après l'intervention d'un cousin dans la police ou d'un ami dans l'armée"

Fadi Abi Allam, le président de Permanent Peace Mouvement, est l’un des initiateurs du projet.

Cette campagne a en fait démarré en novembre 2017. On a créé un stand Eleguns lors d’un salon du mariage qui se tenait alors à Beyrouth. On voulait voir la réaction des gens. À notre grande surprise, la plupart d’entre eux ont cru que notre offre était sérieuse. En général, on considère que les tirs de célébration sont pratiqués dans les régions rurales. Mais là, il s’agissait des habitants de Beyrouth qui nous demandaient combien coûtait telle et telle prestation. Mais une fois qu’on leur a expliqué qu’ils avaient été dupés, pratiquement tous les couples ont accepté de signer cette lettre où ils s’engagent à ne pas utiliser les armes à feu dans leurs fêtes. Au total, 1 500 couples ont signé le document.

Il s’agit d’une culture qui est très ancrée dans notre société. On essaye de s’adresser à des chefs de communautés qui ont une influence et qui sont susceptibles de faire changer les choses. Ces derniers mois, on a donc rendu visite à des chefs de clans, à des imams, des prêtres, pour leur demander de signer le document et sensibiliser les gens autour d’eux.

Au Liban, une loi datant de 1959 punissait les tireurs d’une amende de 500 000 livres libanaises [30 centimes d’euro] et d’une peine de prison de deux semaines. Cette loi a été durcie en 2017, elle prévoit aujourd’hui une amende de 5,4 millions de livres libanaises [3 000 euros] et une peine de prison de six mois. Mais le vrai problème, c’est que cette loi est très rarement appliquée. Quand le tireur est arrêté, il est généralement rapidement libéré après l’intervention d’un cousin dans la police ou d’un ami dans l’armée. Cela prend du temps de changer les mentalités.

Selon le Permanent Peace Movement, 90 personnes ont été tuées par des balles perdues durant l’année 2017. Les armes légères pullulent au Liban depuis la guerre civile (1975-1990), qui a fait 150 000 morts.

Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste