En Côte d’Ivoire, les faux médicaments sont vendus en masse dans les marchés et dans les gares. Malgré les opérations policières récurrentes visant les vendeurs, les réseaux sont difficiles à démanteler et les messages de sensibilisation peinent à se faire entendre. Nos Observateurs s’inquiètent des conséquences à long terme de ce commerce sur la santé, et somment le gouvernement d’agir rapidement.

Vaccins, antibiotiques, antipaludéens contrefaits : dans la rue en Côte d’Ivoire, le trafic de médicaments va bon train. En mai 2017, les autorités ivoiriennes avaient incinéré près de 40 tonnes de faux médicaments saisis à Adjamé, un quartier d’Abidjan abritant le plus grand marché de "médicaments de rue" d’Afrique de l’Ouest et représentant 30 % des ventes de médicaments en Côte d’Ivoire. Mais le phénomène ne faiblit pas. De passage dimanche 25 février dans la gare de Mahapleu, à l’ouest du pays, la blogueuse Rita Dro a remarqué la présence d’étalages de médicaments tenus par des enfants. Pour elle, ce commerce est banalisé et les risques restent méconnus.

Dans sa main, Rita Dro tient des "antibiotiques". Les rouge et jaune sont des cachets d'amoxicilline (antibiotique assimilé), selon le jeune vendeur. Crédit photo : Rita Dro. 

"Les commerçants vendent ça aux yeux de tous, en toute impunité !"

Dans la gare, il y avait plusieurs petites officines vendant des produits pharmaceutiques. Je me suis approchée et j’ai remarqué que l’une de ces "boutiques" était tenue par un jeune garçon de 13 ans. Il m’a expliqué qu’il vendait des médicaments depuis ses 9 ans et que les produits étaient acheminés depuis la Guinée. Dès que quelqu’un arrivait, il demandait les symptômes, proposait un cachet et donnait lui-même la posologie. Je ne connaissais pas tous les médicaments, mais il m’a assuré qu’il avait des antibiotiques.

Ce sont peut-être de vrais médicaments, mais je n’essaierai pas. Même si ça revient sûrement moins cher, la conservation de ces médicaments pose problème : ils sont laissés toute la journée en plein soleil, parfois ils sont pleins de poussières ou restent sous la pluie. J’ai des relations qui achètent ce type de médicaments à Abidjan, au marché Roxy, où l’on trouve toutes sortes de médicaments : pour eux, ce sont les mêmes qu’en pharmacie, en moins cher. Donc ils s’y rendent avec leur ordonnance et achètent tout sur place. Par exemple, une boîte d'antibiotiques peut valoir presque 1 200 Francs CFA en pharmacie, mais dans la rue il est possible d'acheter deux cachets pour 100 Fr CFA. J’ai l’impression que les gens ne sont pas vraiment bien au courant des risques. Et même s’ils se disent que c’est sûrement moins bien qu’aller en pharmacie, on a l’impression que c’est normal d’acheter des médicaments dans la rue : les commerçants vendent ça aux yeux de tous, en toute impunité !


Des médicaments vendus dans la rue. On y trouve un traitement contre le paludisme (amodiaquine hydrochloride), des antibiotiques (penicilline et amoxicilline) et d'autres substances parfois difficiles à retracer. Crédit photo : Rita Dro. 

"Il existe des laboratoires sur notre territoire qui fabriquent de faux médicaments"

En septembre 2017, le groupe pharmaceutique Sanofi avait lancé une vaste campagne de lutte contre la vente de faux médicaments à Abidjan. Une caravane d’information avait parcouru pendant quatre jours dix communes afin de sensibiliser la population aux dangers des médicaments contrefaits ou vendus hors des circuits légaux. Mais selon Charles Boguifo, président de l'Ordre des pharmaciens de Côte d'Ivoire, seule une couverture médicale universelle pourrait endiguer ce fléau, dont les conséquences sanitaires sont de plus en plus inquiétantes.

Les politiques de sensibilisation et de répression sont difficiles à mener parce qu’on a laissé la mafia s’installer. C'est un trafic plus rentable et plus important que celui de la drogue ! Dans la rue, on trouve de vrais médicaments, qui ont été volés ou détournés, et des médicaments contrefaits venus, souvent, d’Asie. En ce qui concerne les "vrais" médicaments vendus dans la rue, je fais remarquer à ceux qui les achètent qu’ils sont face à des commerçants prêts à tout pour les convaincre d’acheter : les dates de péremption sont facilement falsifiables par exemple. De même, lorsque vous achetez un médicament qui n’est pas emballé, vous n’avez aucune garantie que vous achetez le bon médicament. Il existe aussi des laboratoires sur notre territoire qui fabriquent de faux médicaments. [Le ministre de la Santé a procédé en mars 2017 à la fermeture d’une usine chinoise de fabrication de faux médicaments, ndlr].

Selon moi, pour appuyer les campagnes de sensibilisation, il faudrait pouvoir mener des études concrètes. On sait que lorsqu’on vend un faux médicament contre le paludisme, on peut tuer. Par ailleurs, nous savons que la vente d’antibiotiques non-contrôlée dans la rue mène à des cas d'antibiorésistance ou d’insuffisance rénale. Mais nous avons besoin de financement pour mener à bien ces enquêtes et établir concrètement l'impact de ces faux médicaments. [Selon l'OMS, au moins 100 000 personnes meurent chaque année en Afrique à cause de faux médicaments].

Dans la rue, étant donné qu’on peut acheter les cachets à l’unité, on a l’impression qu’on dépense moins. Or c’est une illusion à court terme : à long terme les complications potentielles sur la santé pourront coûter bien plus cher, parce que souvent on n’est pas guéri ! Je crois aussi que les gens ne connaissent pas bien le fonctionnement des pharmacies : nous avons mis en place un système de déconditionnement. Ça veut dire qu’on peut acheter seulement le nombre de cachets dont on a besoin pour son traitement et non une boîte entière : c’est une économie. De plus, il faut savoir que les génériques sont de bons médicaments et coûtent moins cher. Il y a donc une politique d’accessibilité. Nous espérons maintenant du gouvernement la mise en place d’une couverture médicale universelle pour le remboursement des traitements. Ce sera pour nous le seul élément qui pourra définitivement freiner ce phénomène. [Initié en 2014 par le président Alassane Ouattara, le projet de couverture médicale universelle n’en est pour l’instant qu’à sa phase expérimentale].

Une saisie de médicaments contrefaits dans un domicile à Cocody, commune du département d'Abidjan, en mars 2017. Photo transmise aux Observateurs de France 24 par Charles Boguifo.

Une saisie de médicaments au marché Roxy à Adjamé. Photo transmise aux Observateurs de France 24 par Charles Boguifo.

Une offensive transnationale contre le trafic

Contactée par France 24, la Direction de la pharmacie du médicament et des laboratoires (DPML), organisme rattaché au ministère de la Santé, a assuré mener des actions pour lutter contre le trafic de médicaments, notamment via les services douaniers et des opérations policières régulières de saisies. "Mais il faut surtout démanteler les réseaux et c'est un problème transnational, nous allons pour cela adhérer à la Convention Médicrime du Conseil de l’Europe", a indiqué Diallo Lacine Nouhoun, chargé de la lutte contre les médicaments falsifiés à la DPML. Le Conseil des ministres a donné mercredi 28 février son accord pour l’adhésion de la Côte d’Ivoire à cette convention internationale qui criminalise le trafic et les trafiquants. Le 26 février, la Côte d’Ivoire a également signé avec une douzaine de pays du continent une résolution dans le but de "renforcer les efforts en matière de lutte contre les faux médicaments"