La sexualité des personnes handicapées est rarement évoquée dans les médias, dans les films ou encore lors des cours d’éducation sexuelle à l’école. En 2015, l’ONG indienne "Point of View" ("Point de vue") a donc lancé un programme pour informer les femmes handicapées sur leur corps, leur sexualité et leurs droits.

Environ 15 % de la population mondiale vit avec un handicap, selon l’Organisation mondiale de la santé. Mais les personnes handicapées sont généralement oubliées lorsque l’on parle de sexe. Selon une étude publiée en 2013, elles sont ainsi "perçues comme étant asexuelles" la plupart du temps.

C’est pourquoi l’ONG indienne "Point of View", basée à Bombay, a lancé le programme "Sexualité et handicap" pour briser certains mythes entourant les personnes handicapées et le sexe.


"Érection. Bananes protégées avec succès."
 

Nidhi Goyal est la directrice du programme. Elle explique pourquoi il est nécessaire.

"Il n’y a pas d’éducation sexuelle pour les personnes handicapées en Inde"

En 2011, quand nous avons commencé à travailler sur ce sujet, les femmes handicapées n’avaient aucun droit : les activistes militant en faveur des droits des femmes avaient complètement oublié les handicapées, et ceux se battant pour les droits des personnes handicapées ne s’étaient pas spécialement intéressés aux femmes. Donc les femmes handicapées ont été complètement oubliées.


"Maintenant, c’est le moment de montrer comment utiliser un préservatif et de parler de contraception."
 

Dans un premier temps, nous avons lancé une plateforme en ligne, avec des informations sur les droits sexuels et la sexualité des femmes handicapées. Elle a touché beaucoup de monde, puisque des gens vivant en Afrique ou encore en Chine nous ont contactés pour dire qu’ils avaient traduit des parties du site pour les personnes vivant dans ces zones-là.


Un atelier à Kolkata. Crédit : page Facebook "Point of View".

Le groupe a été divisé en deux pour "cartographier le corps" et montrer où se trouvent les zones érogènes, les zones douloureuses…
 

L'éducation sexuelle n’est pas systématique en Inde. Habituellement, il n’y en a même pas à l’école. Mais on parle de plus en plus des abus sexuels sur les enfants. Par exemple, il y a une campagne qui s’appelle "good touch or bad touch" ["bon contact ou mauvais contact"] : on apprend aux enfants que si quelqu’un leur touche les parties intimes, c’est un "mauvais contact". C’est facile à expliquer. Mais en même temps, ils ont ensuite tendance à lier la sexualité aux "mauvais contacts". Par ailleurs, les jeunes n’ayant aucun handicap peuvent également s’informer sur Internet, dans les médias…

Par contre, les jeunes handicapés n’ont quasiment jamais accès à ce genre d’informations. De toute façon, quand on parle des "jeunes" en général, les handicapés sont toujours oubliés.


Un utérus pour comprendre comment le sang circule, etc.


"Nous voulons qu’elles réalisent qu’elles sont des personnes sexuelles également"

En 2015, l’ONG a également mis en place des ateliers sur la sexualité, adaptés aux différents handicaps. Depuis cette date, les formateurs de "Point of View" ont travaillé avec plus de 1 300 femmes handicapées en Inde, de 14 ans à l’âge adulte. Les ateliers ont été organisés dans cinq États et neuf villes, dans cinq langues différentes. Nidhi Goyal raconte comment se déroule une journée d’atelier en général :

L’accessibilité et l’inclusion sont centrales dans notre travail. Cela signifie que les endroits où nous réalisons les ateliers doivent être accessibles aux fauteuils-roulants, mais cela concerne aussi le contenu de nos formations, que tout le monde doit pouvoir suivre. Par exemple, nous utilisons des objets en plastique ressemblant aux parties du corps pour les personnes malvoyantes, nous avons recours à des interprètes en langue des signes, nous utilisons des vidéos, des schémas, des dessins…


Lors de nos ateliers, nous parlons du corps, de la reproduction, de la puberté, du sexe, de la masturbation, du plaisir… Par exemple, nous expliquons ce qu’est une érection. Cela peut sembler évident quand on voit à quoi ça ressemble. Mais si l’on parle d’érection à une personne aveugle, elle pensera à quelque chose de droit, sans forcément réaliser que c’est dur. C’est pour cela que l’utilisation d’objets en 3D est utile. Nous expliquons aussi que les organes génitaux féminins se trouvent entre les jambes, alors que les organes masculins se trouvent devant. Nous parlons de contraception et nous leur apprenons comment mettre un préservatif en place. Cela peut sembler assez basique, mais nous partons du principe qu’elles ont très peu de connaissances sur ces sujets.


Ça se déroule facilement comme une chaussette. Ça couvrira le pénis entier.
 

L’objectif est de faire comprendre aux femmes handicapées qu’elles peuvent avoir une sexualité comme n’importe qui, même si on leur a toujours fait croire qu’elles étaient asexuelles. Donc elles sont ensuite capables de faire des choix, ce qui est lié à la notion de consentement.

Dans nos ateliers, sous parlons aussi des relations, de la question du genre, de l’orientation sexuelle, des droits des homosexuels, du choix du partenaire... C’est très important car il existe cette idée selon laquelle les personnes handicapées ne seraient pas autorisées à choisir leur partenaire. Le partenaire est trop souvent perçu comme une personne pouvant s’occuper d’elles, et non pas comme quelqu’un qu’elles aiment ou choisissent.
 

Après les relations sexuelles, le pénis sera mou. Le préservatif devra être enlevé avec le sperme à l’intérieur. Faites un nœud avant de le jeter.
 

Enfin, nous parlons toujours du harcèlement et des abus sexuels, pour qu’elles soient capables de les identifier. Par exemple, une fois, j’étais dans une école pour filles aveugles à Bombay et je leur ai demandé si elles avaient déjà été victimes de harcèlement dans la rue. Elles ont répondu "jamais". Je leur ai alors demandé : "Il y a une intersection compliquée près d’ici : comment faites-vous pour traverser la rue ?" Elles ont répondu qu’elles se faisaient aider par des piétons. "Et personne n’a jamais essayé de vous toucher de façon inappropriée quand vous traversiez la rue ?" Elles ont dit : "Mais ce n’est pas du harcèlement sexuel, c’est juste parce qu’on est handicapées."