Cinq policiers sont morts renversés par une voiture et un bus, dans des affrontements avec des  membres de la confrérie soufie Gonabadi, à Téhéran, le 19 février. Les derviches Gonabadi demandaient la libération de l’un d’entre eux, arrêté après des manifestations visant à défendre leur leader.

Les derviches Gonabadi sont chiites, comme la large majorité des Iraniens, mais avec quelques nuances. Ils ne suivent pas le clergé chiite classique mais leur propre leader, Nourali Tabandeh. Celui-ci a cependant eu pendant longtemps de hautes fonctions dans la République islamique. Pour eux, la religion et l’État doivent être séparés. Modestie, obligation de travail, refus de toute drogue font partie des traits caractéristiques de leur confession.

Depuis début février, des rumeurs faisaient état de l’arrestation prochaine du leader des derviches, Nouali Tabandeh. Elles avaient incité des membres de la confrérie à se réunir autour de sa résidence, où la tension avec les forces de l’ordre a grimpé et provoqué l’arrestation d’un des manifestants. Des centaines de membres de la confrérie Gonabadi ont alors organisé, lundi 19 février, un sit-in en face du poste de police où était détenu leur frère.

Des vidéos montrent les attaques contre les policiers


Les affrontements ont éclaté vers 17 h 30, la police tirant en l’air, utilisant des gaz lacrymogènes et des tasers pour arrêter la plupart des manifestants. Des vidéos montrent les derviches lançant des petites pierres sur la police, alors que certains sont armés de bâtons et de couteaux.


Mais c’est dans la soirée que la violence a franchi un cap, lorsqu’un bus a foncé sur des policiers, tuant trois agents, dans le quartier de Golestan 7, à proximité de la résidence du leader des derviches Gonabadi.


Quelques heures plus tard, une voiture blanche écrasait deux policiers et en blessait d’autres.


Des vidéos ont témoigné de ces attaques, et provoqué de nombreuses réactions d’hostilité envers les derviches en Iran. Dans l’une d’elles, on entend deux personnes échanger : "Qui était au volant ?" demande un homme. "Mohamad", répond l’autre. "Bon boulot il a foncé sur une cinquantaine [de policiers] et les a tous tués", dit ensuite la première voix.

"La violence ne fait pas partie de notre culture"

Un porte-parole des derviches, Farhad Nouri, contacté par France 24, dément toute responsabilité de ses frères.

Nous avions commencé une manifestation pacifique à un autre endroit pour demander la liberté d’un homme de 70 ans, malade. Des officiers nous ont dit qu’il avait été transféré dans une prison, les derviches ont voulu s’y rendre mais la police les a attaqués. Alors ils se sont rendus dans la rue de la résidence de leur leader pour la défendre à nouveau. Il y a plus de 300 personnes arrêtées, dont des femmes.

Nous n’avons rien à voir avec les attaques des véhicules, la violence ne fait pas partie de notre culture. Peut-être que d’autres groupes d’opposition ont profité de la situation. En tout cas nous ne sommes pas responsables de ces attaques.

Les responsables politiques iraniens ont peur de quiconque a une autre vision de l’islam que la leur. Ils ont peur de perdre leur hégémonie idéologique en Iran et nous voient comme des rivaux. Depuis 2006, ils ont rasé nos lieux de réunions à Qom [2006], Boroujerd[2007] et Ispahan [2008] et arrêté des centaines d’entre nous.

Des médias iraniens ont publié peu après une interview d’un homme blessé, présenté comme "le chauffeur du bus". Celui-ci déclare : "J’ai été frappé violemment par la police et ça m’a énervé, alors j’ai pris les commandes de ce bus et j’ai foncé sur les forces de l’ordre. Je ne peux que m’excuser auprès des familles des victimes.

Des derviches ont été frappés et arrêtés par les police à Téhéran. Photo relayée sur les réseaux sociaux en Iran.

Depuis les troubles de la nuit du 19 au 20 février, la police a rétabli l’ordre dans le quartier du leader soufi. Les derviches Gonabadi eux n’ont pas vraiment soigné leur image auprès de l’opinion publique iranienne, explique notamment Maziar Khosravi, éditorialiste à Shargh, le principal journal réformiste iranien.

"Des leaders des derviches ont perdu le contrôle sur certains de leurs éléments"

Les derviches étaient réputés comme des gens très calmes et pacifiques, qui cherchent à faire valoir leurs droits sans débordement, mais depuis deux semaines, on voit un changement dans leur comportement.

On remarque que la violence se répand de manière générale dans les manifestations en Iran. La particularité, c’est que j’ai l’impression que des leaders des derviches ont perdu le contrôle sur certains de leurs éléments, qui se sont radicalisés. Nourali Tabandeh a souvent appelé les siens à ne pas utiliser de méthodes violentes. Mais visiblement certains derviches ne suivent pas ces injonctions.

Il ne faut pas oublier que le principal responsable du maintien de l’ordre, c’est la police, c’était à eux de faire en sorte qu’il n’y ait pas de débordements. Les derviches avaient plutôt la sympathie de la population jusque- là. Si ce genre d’épisodes se reproduit, ce sont les tenants de la ligne dure du régime, qui veulent traiter toute opposition de manière très ferme, qui gagneront la partie.    

Le gouvernement doit faire la différence entre les individus qui se sont comportés de façon violente et les derviches en général, qui ne doivent pas être persécutés à cause de quelques individus. Il faut désormais défendre les droits des derviches, et soutenir leurs manifestations pacifiques, et veiller à ce que les droits de ceux qui seront jugés soient respectés.

Le ministre de l’Intérieur iranien a "promis" le 21 février de réagir aux actes des derviches mais de ne pas faire de généralisation.  Nourali Tabandeh a pour sa part présenté ses condoléances aux familles des policiers victimes des manifestations.