Un gendarme a tué un chauffeur de moto-taxi – de façon intentionnelle ou accidentelle selon les interprétations – à Bloléquin, dans la région du Cavally (ouest de la Côte d’Ivoire), le 17 février, lors d’un contrôle routier. Révoltés, des habitants l’ont frappé à mort. Pour certains, ce lynchage reflète le ras-le-bol de la population vis-à-vis des contrôles réalisés par les gendarmes. Ces derniers, eux, déplorent le fait que ses collègues n’aient pas pu intervenir pour le sauver, faute d’équipement.

Les faits se sont déroulés dans le quartier Guéré, où se trouve un barrage de la gendarmerie.

"Le tir est parti très vite : je ne sais pas si c’était intentionnel ou accidentel"

Arouna S. est un habitant de Bloléquin. Il était avec le chauffeur de moto-taxi – qu’il connaissait – quand il a été tué.

Quand nous sommes arrivés au barrage, un gendarme, qui était seul, a réclamé au chauffeur 1 000 francs CFA [1,52 euro, NDLR]. Mais il n’avait pas cette somme sur lui. Et moi, je n’avais pas d’argent à lui prêter. Du coup, j’ai dit au gendarme de le laisser passer et qu’il paierait au retour. Je lui ai même proposé de lui laisser mon permis de conduire en attendant. Mais le gendarme a refusé. Il a même voulu me frapper, donc le chauffeur lui a dit de ne pas être violent. Le gendarme a alors sorti une arme et a tiré sur lui. C’est parti très vite : je ne sais pas si c’était intentionnel ou accidentel.


Les avis divergent sur ce point. Certains estiment que c’était intentionnel, comme Yves Beh Bah, journaliste pour la radio "Cohésion Fm de Bloléquin, la voix du Mont Tibet 93.10", joint par notre rédaction. Il en veut pour preuve que la balle est "entrée au niveau de sa poitrine gauche". Une source sécuritaire a également indiqué que le gendarme avait "tiré à bout portant sur le jeune".

En revanche, d’autres pensent que c’était accidentel. Le journaliste Chris Paterne Assémian estime ainsi que le coup est probablement "parti tout seul", une version reprise par RFI.


L'homme ayant été tué par le gendarme. Photo prise par Yves Beh Bah et floutée par France 24.


Arouna S. poursuit :

Ensuite, j’ai cru que le gendarme allait me tirer dessus également, donc j’ai mis les mains en l’air et demandé pardon. Puis des femmes qui se trouvaient à proximité ont crié "au secours" et des gens sont arrivés. J’ai pris peur, donc je suis parti en courant.


Des gens ont alors commencé à s’en prendre violemment au gendarme, jusqu’à le tuer. Bien que certains assurent que le gendarme lynché était un collègue du tireur, une source officielle a confirmé à notre rédaction qu’il s’agissait de la même personne.

Dans une vidéo dont nous avons choisi de ne diffuser que des captures d’écran, on voit ainsi un homme au sol et plusieurs personnes tenter de le frapper. Quelques hommes – dont un gendarme au moins – tentent de le défendre comme ils peuvent. Plusieurs personnes parviennent ensuite à le frapper violemment et à jeter de grosses pierres sur lui. Quelqu’un lui roule ensuite dessus avec une moto, avant de la laisser sur son corps.


Captures d'écran de la vidéo, où l'on voit d'abord des hommes tenter de protéger celui qui est au sol. Ce dernier se fait ensuite lyncher, puis rouler dessus par une moto.

"Les jeunes en ont marre des barrages anarchiques mis en place par les gendarmes"

Le journaliste Yves Beh Bah est arrivé sur place peu après :

Juste après le lynchage, les gens ont pris le corps du jeune moto-taxi qui avait été tué et l’ont amené devant la gendarmerie. Ils ont ensuite brûlé le bâtiment et quelques motos.


Vidéo diffusée sur les réseaux sociaux le 17 mars, montrant la gendarmerie de Bloléquin incendiée.
 

Puis ils se sont dirigés vers la maison du préfet. Un militaire a alors ouvert le feu et un jeune a reçu une balle au bras gauche. Il a ensuite été amené à l’hôpital… [Un autre civil et un gendarme auraient également été blessés, NDLR.] Les jeunes sont alors entrés dans la maison du préfet : ils ont sorti des appareils électroménagers dans la cour et les ont cassés et brûlés. Ils ont aussi brûlé un véhicule, et j’ai vu que les fenêtres de la maison avaient été cassées.

Puis ils sont allés chez le sous-préfet : ils ont mis le feu à deux motos et endommagé un véhicule, ils ont emporté du bétail…


Photos de la maison du préfet, prises par Yves Beh Bah.

Photo de la maison du sous-préfet, prise par Yves Beh Bah.
 

Je pense que cette violence est liée au fait que les jeunes en ont marre de tous les barrages qui ont été mis en place par les gendarmes dans notre département, de façon anarchique. Les chauffeurs de moto-taxi sont rarement en règle, donc ça ne les dérange pas de verser 1 000 francs CFA à ces barrages, mais ils ne veulent pas non plus payer tous les jours… Les gens s’en plaignent depuis longtemps au préfet, mais rien n’a jamais été fait. Par conséquence, ils se chamaillent régulièrement avec les gendarmes, mais ça n’avait jamais été vraiment violent jusqu’à présent. Visiblement, la mort du chauffeur de moto-taxi est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

 

Une source officielle a également confié à notre rédaction qu’il y avait "peut-être un ras-le-bol de la population lié aux rackets des gendarmes", tout en indiquant qu’il serait bon que ces derniers "aient les moyens de réagir" en cas d’agression de l’un des leurs : "Les gendarmes chargés des contrôles routiers ne sont pas toujours armés."

"Parfois, nous avons seulement des stylos pour nous défendre"

C’est aussi la position de Fabrice C. (pseudonyme), un gendarme basé dans le sud de la Côte d’Ivoire, qui a souhaité garder l’anonymat.

Depuis la crise post-électorale, on dirait que les autorités ont peur que les gendarmes ne fassent un coup d’État, donc elles nous fournissent très peu d’armes. Parfois, nous avons seulement des stylos pour nous défendre. Ou alors nous avons une arme et dix munitions pour trois gendarmes en service... [Un autre gendarme joint par notre rédaction a indiqué que les gendarmes des petites localités étaient parfois obligés d’acheter leurs armes au marché noir et leur tenue avec leur propre argent, NDLR.]

Résultat : à Bloléquin, les gendarmes ont réussi à maîtriser un peu la population au début, mais ils n’avaient aucune arme, donc ils n’ont rien pu faire pour sauver leur collègue. Ils ont même été obligés de prendre la fuite.

Plusieurs gendarmes sont déjà morts depuis 2016, en raison d’un manque de matériel. Par exemple, deux ont été tués par des braqueurs. Quand on voit un bandit, on est souvent obligé de fuir, faute de moyen pour se défendre…


Sur Internet, de nombreuses personnes ont affiché leur soutien aux gendarmes.

Jointe par notre rédaction, la gendarmerie nationale ivoirienne n’a pas souhaité se prononcer sur ces récents événements, indiquant une enquête était en cours.

Le gouvernement, lui, a annoncé que les barrages anarchiques seraient démantelés dans la zone et qu’un commissariat de police serait ouvert à Bloléquin.