C'est une vidéo qui a fait beaucoup réagir en Egypte, celle d’Ekaterina Andreeva, trentenaire russe dansant  dans un cabaret égyptien. Publiée dans la nuit du 5 février dernier, elle devient vite virale. Le lendemain, la danseuse est menacée d’expulsion par les autorités égyptiennes. En cause : son costume jugé trop dénudé. L’histoire est loin d’être anecdotique : les danseuses orientales étrangères se disputent les affiches des cabarets du Caire, alors que les Égyptiennes se voient de plus en plus interdire cette activité, victimes d’une politique des mœurs de plus en plus rigoriste.


Vidéo d'Ekaterina Andreeva, lors de sa performance du 5 Février au "Nile Dragon boat"
 
Sur les images, on peut voir Ekaterina Andreeva danser dans un cabaret prisé des rives du Nil, le “Nile Dragon Boat”. On distingue clairement son costume : une combinaison pailletée, fendue au niveau des cuisses et dévoilant une partie du ventre. La jeune femme est élevée sur un podium et ne porte visiblement pas de sous-vêtements. La vidéo, partagée et commentée des milliers de fois, a suscité des réactions contrastée chez les Égyptiens.

 "…. Ces danseuses viennent de l’étranger extorquer des millions des Egyptiens, qui dépensent sans compter. Pauvre peuple d’Egypte"

"Libérons la courageuse Jawhara"

Le 6 février, les autorités l’arrêtent.
 

"Les autorités égyptiennes ont voulu faire de moi un exemple"


Ekaterina Andreeva a raconté à la rédaction des Observateurs de France 24 son arrestation par les autorités.
 
“Le 5 février 2018, alors que je dansais au "Nile Dragon boat ", une des personnes de l’audience a filmé ma performance. En quelques heures, la vidéo est devenue virale avec près d’un million de partages. Le lendemain, je suis arrêtée. On m’a accusé d’incitation à la débauche. Pendant trois jours, différentes raisons ont été invoquées pour justifier de mon arrestation. Une première fois, on m’a reproché l’existence de cette vidéo, ce qui n’était pas vraiment juste vu que je n’étais pas responsable de sa publication. La seconde fois, on m’a accusé de ne pas respecter les règles en matière de costume et de comportement, tout ça avant de pointer du doigt l’irrégularité de ma situation en Egypte. En somme, on a dit tout et son contraire.

Lors d’une déclaration à la presse égyptienne, le procureur de la république Hatim Fadl, a pointé du doigt le caractère suggestif des pas de la danseuse ainsi que la légèreté de son costume: “Les règles obligent la danseuse à porter des sous-vêtements d’une couleur autre que le beige” [le beige tant considéré comme trop proche de la couleur de la peau et donc pas assez visible, NDLR]. Incarcérée pendant trois jours, elle est menacée d’expulsion du territoire.
 
“J’ai contacté l’ambassade de Russie du Caire et nous avons conclu ensemble que les autorités n’avaient aucune preuve consistante pour m’arrêter. Pendant trois jours, mon mari faisait son possible pour je sois libérée, en passant par le consulat, les autorités russes. Puis le cabaret m’a finalement envoyé un avocat et il semblerait qu’un ordre venant d’une autorité supérieure ait été donné. J’ai été libérée sous caution pour la somme de 5000 livres [environ 230 euros]. Vu la popularité de la vidéo, il est clair que les autorités égyptiennes ont voulu faire de moi un exemple et m’arrêter. Dorénavant, j’essaye d’être plus prudente. Je ne donne plus les lieux et les heures de mes performances à l’avance. C’est la seule chose que je peux encore contrôler.

Arrivée en Egypte le 31 Janvier 2018 avec un visa touriste, Ekaterina Andreeva a obtenu une licence du ministère de la Main d’œuvre afin de pouvoir exercer sa profession de danseuse en Egypte. Ce permis autorise les étrangers à travailler dans un seul endroit, ce dernier devant payer une licence à l’Etat. D’après les déclarations du procureur (lien), en plus d’une tenue jugée trop dénudée, la danseuse n’aurait pas respecté le caractère exclusif du contrat, se produisant sur plusieurs scènes de la nuit cairote. Ces règlements sont définis par une loi datant de 1955, relative aux mœurs et à la censure des arts. Mais ils n’ont jamais été aussi effectifs.
 

"En retour du soutien des salafistes, le régime répond par un durcissement en matière de politique des mœurs"


Depuis quelques années, la “police de la morale”, patrouille d’officiers chargés du respect des bonnes mœurs, surveille l’activité des danseuses et “effectue des descentes” précise Mouad, un manager du Caire. Une police des mœurs qui est devenue, selon la chercheuse et militante féministe franco-égyptienne Sérénade Chafik, beaucoup plus présente ces dernières années.
 
"La vision moraliste et les préjugés sur les danseuses ont presque toujours existé en Egypte. Mais depuis l’arrivée du président Abdel Fattah al-Sissi [en 2013], la politique des mœurs est devenue hors de contrôle. C’est dû à sa liaison particulière avec le parti salafiste "Hezb el-Nour" avec qui il entretient des relations quasi incestueuses. C’est le parti qui soutient le plus directement le régime d’Al Sissi, qui en retour répond par un durcissement en matière de politique des mœurs. De ce pacte politique entre la présidence et les salafistes découle un imposant arsenal judiciaire contrôlant la pratique des arts. Les danseuses et chanteuses égyptiennes sont épiées, et régulièrement interpellées.
S’il y a eu une petite bouffée d’espoir en 2011 avec la révolution, celle-ci s’est vite étouffée avec l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans puis celle d’Abdel Fatah Al Sissi. L’Egypte est aussi en guerre contre l’organisation Etat Islamique (EI), qui l’accuse d’être un pays “corrompu”. Pour le régime, jouer le rôle du fonctionnaire de moral est une bonne manière de contrer cette propagande.

 

"Quand je danse, c’est la société entière qui m’épie, me regarde"

Kamelia est l’une des quelques danseuses égyptiennes à encore se produire sur scène. Originaire d’Alexandrie, elle s’est installée au Caire en 2008.


Vidéo de la danseuse Kamelia Eskandarania, lors d'un mariage en Février 2016.
 
"En tant que danseuse égyptienne, je suis beaucoup plus contrôlée. Quand je danse, c’est la société entière qui m’épie, me regarde. Les Égyptiens sont partagés entre le désir de me voir danser et le refus qu’une Égyptienne soit l’objet de convoitise.
Les mêmes lois sont appliquées aux étrangères, mais les conséquences sont plus fatales pour les Égyptiennes. Si je ne respecte pas les lois en matière de mœurs, je ne suis pas rapatriée. Je suis exclue, et je peux finir ma vie en prison. Si tu abuses, tu deviens une paria.

Face à une répression de plus en plus brutale, les Égyptiennes s’éclipsent peu à peu du milieu du milieu du spectacle. Elles sont remplacées par des étrangères, soumises aux mêmes lois, mais pas au même jugement.