Venues de Russie, d'Amérique du Sud ou de Chine, les danseuses orientales étrangères affluent en Égypte. Elles profitent d’un durcissement de l’application de la législation vis-à-vis des Égyptiennes, qui, visées par la police morale, sont forcées peu à peu de cesser leurs activités. Mais pour les étrangères, le "rêve égyptien" tourne parfois à la désillusion, comme le montre l'exemple d'Ekaterina Andreeva, arrêtée le 6 février après avor été filmée de manière jugée trop suggestive.

>> Cet article est la suite de notre enquête sur les danseuses orientales du Caire. Pour lire la première partie, consacrée aux raisons de la répression dont sont victimes les Égyptiennes, c’est ici :

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : "Au nom de la morale, les danseuses orientales du Caire peuvent se rhabiller (1/2)"

Ekaterina n’est pas la seule dans cette situation. Comme une dizaine de danseuses, elle est venue dans ce qu’elles appellent la “Mecque de la danse orientale”. Leur désir : devenir des stars de la danse orientale et profiter du vide laissé par les danseuses égyptiennes qui, face à la pression sociale, ont renoncé à poursuivre leur carrière. Elles sont remplacées par des Américaines, des Russes, des Chinoises. Alors que le pays comptait quelques 5 000 danseuses dans les années 1940, il n’en compte plus que quelques dizaines aujourd’hui, en majorité étrangères. Ces dernières viennent perfectionner leur technique et finissent par devenir des stars locales, engagées dans des compétitions.

Kamelia est une des quelques rares danseuses égyptiennes à se produire encore sur scène. Originaire d’Alexandrie, elle s’est installée au Caire en 2008.
 
Quand j’ai commencé à danser, les danseuses étrangères se comptaient sur les doigts d’une main. Tout s’est accéléré après la révolution de 2011. La société égyptienne est devenue plus sévère envers les danseuses égyptiennes, qui ont dû "se ranger "et incarner davantage la moralité et le conservatisme du régime. Les bars, les cabarets ont commencé à fermer. Alors les managers ont fait appel aux étrangères. Des étrangères qui s’étaient installées avant la révolution, et ont piqué les tuyaux des autres.
Kamelia, lors d'une de ces dernières performances filmées, en juin 2013, au Caire.
 

"On n’oblige pas les danseuses étrangères à incarner des modèles de moralité et de religion"


Ce phénomène, la sociologue égyptienne Madiha El Safty l’a observé, avant même la révolution de 2011.
 
Depuis une vingtaine d’années, l’élan conservateur et religieux s’est bien ancré dans la société égyptienne. Les danseuses locales sentent que l’étau se resserre autour d’elles. Alors elles préfèrent tout arrêter, se marier, mener une vie “plus normale”. Celles qui continuent de s’aventurer dans les cabarets sont boudées par les managers. Pour ces derniers, les Égyptiennes présentent trop de contraintes : elles coûtent cher, maîtrisent les codes et sont donc difficilement manipulables.

La société égyptienne est moins sévère envers les danseuses étrangères, même si légalement elles sont soumises aux mêmes lois. La seule différence est qu’on ne les oblige pas à incarner des modèles de moralité et de religion.
Résultat : Le Caire, qui était l’épicentre de la danse orientale dans le monde se retrouve menée par des gens qui ne viennent même pas d’Égypte, des danseuses sans le “roh” (l’âme en arabe). Si la danse orientale a un avenir en Égypte, ça sera sans les Égyptiennes.

Ce qui se passe est l’illustration parfaite de ce qu’on appelle “le complexe de l’étranger" ("Awdet el khawaga") : l’idée que quelque chose d’égyptien ne peut être digne d’intérêt. Une discipline aussi égyptienne que la danse du ventre n’intéresse donc plus.

"Elles dansent d’abord dans des petits restaurants de manière illégale "

Arrivées à partir de 2009, ces danseuses ont dû faire face aux difficultés économiques précédant la révolution. Au rythme des désillusions, et faute de pouvoir faire confiance à leur manager, elles se sont organisées entre elles.
Le réseau Shira a été créé en 2011 pour permettre aux danseuses de s’échanger des conseils. Sa fondatrice, Shira, est professeure de danse dans l’Iowa. Passée par la capitale égyptienne en 2008, elle revient sur le circuit des travailleuses étrangères.
 
Il y a différentes étapes avant de pouvoir s’installer. En général, les danseuses arrivent avec un visa touriste. Dans un premier temps, elles dansent dans des petits restaurants de manière illégale, pour se faire connaître. Une fois qu’elles se font remarquer par un manager, qui peut souvent être de leur origine, elles doivent trouver un restaurant/bar qui acceptera de les sponsoriser. Elles passent deux auditions. Si elles réussissent, le restaurant les engage et paie la licence. C’est un circuit difficile qui entraîne une rude concurrence entre les danseuses."
 
" Il y a beaucoup de managers qui attendent des étrangères d’avoir des mœurs plus légères"

Mais certaines danseuses n’attendent pas d’avoir leur autorisation de travail pour se produire sur scène. Magdalena vient d’Argentine. Au Caire, elle se fait surnommer “Magdalena of Cairo”. Elle est arrivée en 2008 au Caire et a dansé deux ans sans permis de travail.
 
Quand je suis arrivée au Caire, j’avais un visa touriste. J’ai obtenu un premier contrat de remplacement dans un restaurant. En même temps, je travaillais à Sharm El Cheikh, car il y a moins de contrôle quand on s’éloigne de la capitale. J’ai finalement trouvé un hôtel qui a accepté de payer une licence pour m’employer. J’ai donc travaillé deux ans sans permis de travail mais il y avait moins de contrôle des danseuses étrangères. Nous étions encore en minorité. Aujourd’hui, je ne les compte plus. Et j’ai honnêtement du mal à comprendre vu les difficultés supplémentaires [fermeture de cabarets, concurrence entre les danseuses, contraintes liées aux formalités administratives] qui se sont ajoutées après la révolution."

Compétition, abus de pouvoir des managers, problèmes administratifs : le chemin n’est pas tracé pour ces nouvelles venues. Certaines gardent de mauvais souvenirs de leur début, comme Diana Esposito – surnommée " Luna Of Cairo" – une américaine ayant émigré en 2008.

Diana Esposito, lors d'une performance dans un cabaret sur les rives du Nil, en novembre 2017.
 
Il y a beaucoup de managers d’hôtel et de bateaux qui attendent des étrangères d’avoir des mœurs plus légères. Certains m’ont proposé de me marier avec eux, d’autres voulaient avoir des relations sexuelles. Refuser les avances d’un manager peut parfois être fatal. Lorsque je suis arrivée en 2008, j’ai été engagée au Semiramis Hotel. En 2009, un des managers du restaurant voulait qu’on sorte ensemble, j’ai refusé. Il m’a court-circuité et je me suis retrouvée sans travail. J’étais en possession d’un permis de travail, mais on ne me donnait plus l’occasion de travailler. Mes papiers ont donc été annulés."
 
Article écrit en collaboration avec
Kenza Safi-Eddine

Kenza Safi-Eddine , Journaliste