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Les médecins résidents du centre hospitalo-universitaire (CHU) Mustapha Pacha d’Alger protestaient contre le gel de leur salaire, mardi 13 février, quand ils ont vu arriver des dizaines de policiers. Ces derniers ont fait irruption dans les locaux administratifs de l’hôpital pour faire sortir de force les grévistes.


Les médecins résidents algériens - ce qui correspond aux internes en France - sont en grève depuis la mi-novembre 2017. Mais le 24 janvier 2018, la grève a été déclarée illégale par le tribunal d’Alger qui a ordonné "l’évacuation des lieux occupés par les grévistes".

Cette décision intervenait, alors que les membres du Collectif autonome des médecins résidents algériens (Camra) étaient en négociation avec des représentants de plusieurs ministères, dont celui de la Santé, pour trouver une sortie de crise.

À la suite de cette décision de justice, les salaires des résidents ont été gelés et ces derniers n’ont pas été payés. Plusieurs dizaines d’entre eux se sont alors réunis, mardi, dans le bâtiment administratif du CHU Mustapha Pacha, le plus grand centre hospitalo-universitaire algérien, pour contester cette décision et exiger d’être reçus par le directeur. Mais ce dernier a fait appel à la police pour les déloger.

"Nous demandons tout simplement une égalité de traitement avec les autres citoyens algériens"

Yacine M. (pseudonyme) est médecin résident dans un CHU à l'est d'Alger. Il participe au mouvement de grève.
 
Depuis quelques jours, la police semble entamer une chasse aux blouses blanches. Plusieurs confrères ont été arrêtés suite à des contrôles d’identité [les médecins sont repérables à cause des caducés qui figurent sur leurs voitures et parfois, les policiers fouillent leurs affaires, ndlr]. Ils ont passé plusieurs heures, parfois une nuit dans le commissariat, sans qu’aucune explication ne leur soit donnée.


Capture d'écran d'un message laissé par un médecin résident dans le groupe Facebook "Médecins résidents algériens".

Les autorités ont d’abord toléré le mouvement de grève avant d’estimer qu’il avait trop duré et de le qualifier d’illégal. Or, concrètement, nous ne sommes pas totalement en grève : nous assurons les gardes et intervenons dans les cas d’urgence. Personnellement, je m’occupe au quotidien de fractures et j’opère quand c’est urgent. Et nous assurons même le suivi, quand il faut un contrôle. Il n’y a que les consultations et les interventions dites "à froid "que nous suspendons depuis trois mois.

Pour justifier les ponctions sur nos salaires, la note du ministère de la santé s’appuie sur les textes de lois relatifs au régime de la fonction publique, selon lesquels les salaires sont retenus en cas de grève illégale. Or, en tant que médecins résidents, nous n’avons pas ce statut, mais celui de praticiens en formation post-graduée. Autrement dit nous ne sommes pas des salariés mais des étudiants en formation. La rémunération perçue n’est par conséquent pas la contrepartie d’un travail accompli, qui crée des droits et des obligations aux fonctionnaires tels que prévus par le statut général de la fonction publique. De plus, et selon le statut du médecin résident, les retenues sur salaire sont légales en cas d’absence injustifiée, et ce n’est pas le cas, nous sommes présents dans les hôpitaux.


Circulaire nominative du ministère de la santé algérien annonçant la ponction de 15 jours de salaire d'un médecin résident et qui se réfère au texte de loi relatif à la fonction publique.

Un deux poids deux mesures

La position du ministère est d’autant plus injuste que c’est précisément au nom de ce statut particulier qu’il a été refusé aux médecins résidents en 2011 de créer un syndicat [tandis que les travailleurs salariés y sont autorisés, ndlr].

D’autre part, les médecins algériens écopent d’une double peine : ils doivent passer à la fois le service militaire et le service civil. Et alors que, pour nous imposer une retenue de salaire, le ministère nous assimile à la fonction publique, en matière de service militaire, nous faisons exception : les salariés sont dispensés quand ils atteignent les 30 ans, sauf le personnel médical, paramédical et les "citoyens insoumis ". Il y a donc clairement un deux poids deux mesures, et c’est pour ça que nous tout simplement une égalité de traitement avec les autres citoyens algériens.


Circulaire du ministère concernant la dispense du service militaire, "sauf pour les citoyens insoumis, le corps médical et paramédical".

Le médecin devient un bouc-émissaire 

Pour le service civil, qui consiste à aller travailler pendant un an dans une région de l’intérieur du pays, c’est son caractère obligatoire que nous contestons. Au lieu de nous y contraindre, le gouvernement devrait plutôt nous y encourager. Mais qui aurait envie d’aller travailler dans des hôpitaux démunis de tout, sans plateau technique [ensemble des équipements dont dispose un établissement médical, ndlr] et sans un collègue en réanimation pour vous assister si vous devez opérer ? Dans cette situation, le médecin devient un bouc-émissaire, il doit faire face au mécontentement –légitime- des populations sur place, ou de ceux qui nous reprochent de vouloir rester dans les grandes villes et pénaliser ainsi les régions de l’intérieur.

Ce mouvement de grève ne concerne pas uniquement la capitale. Dans plusieurs villes du pays, des médecins résidents en font partie.

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Par ailleurs, l’Algérie n’est pas le seul pays maghrébin où les professionnels de la santé publique sont en colère : en Tunisie, les médecins ont entamé le 8 février un "mois de colère "pour exiger des réformes.