Les mineurs clandestins de Jerada manifestent sans discontinuer depuis la mort de deux d’entre eux dans un éboulement le 22 décembre 2017. Depuis la fermeture d’une grande mine, il y a vingt ans, cet ancien bassin minier n'a pas mené de reconversion économique, mais l'activité clandestine a continué alors que le taux de chômage s’est envolé. Notre Observateur a filmé ses conditions de travail sous terre et raconte la galère quotidienne dans l'une des villes les plus pauvres du royaume.

Jerada et les mines, c’est une histoire qui dure depuis près de cent ans. Dans les années 1920, cette ville de 43 000 habitants de l’est du Maroc s’est développée grâce à l’exploitation du charbon. L’entreprise française des "Charbonnages du Maroc", nationalisée dans les années 1970, y était le deuxième plus grand recruteur du pays avec près de 9 000 emplois crées entre 1927 et 1998. En 1998, l’entreprise n’est plus rentable et entame une liquidation qui prend fin en 2001. Il est alors difficile pour les mineurs d’entamer une reconversion professionnelle et beaucoup continuent leurs activités clandestinement, se regroupant entre eux pour creuser des puits de charbon.

Manifestation des habitants de Jerada le 28 janvier 2018. Photo Facebook de notre observateur, Jamal M..

Mais, depuis la mort de deux de leurs confrères, piégés sous terre dans un éboulement le 22 décembre 2017, les habitants se réunissent de manière régulière pour attirer l’attention de l’État sur les conditions de travail des mineurs et sur la situation économique de leur ville. La mort, le 1er février dernier d’un autre mineur n’a fait que raviver les manifestations.

"Depuis la fermeture de l’usine, c’est l’ère de la débrouille"

Mohammed B. (pseudonyme) a 36 ans, il est mineur depuis qu’il en a 15.
Depuis la fermeture de l’usine, c’est l’ère de la débrouille. On se rassemble par groupe de deux ou trois, clandestinement, et on décide de descendre dans telle ou telle zone. Faute de matériel, on utilise un marteau et un pic. On commence à creuser pour une profondeur allant de 5 à 70 mètres. En règle générale, il nous faut un an et demi pour trouver du charbon et donc finir la création du puits. Quand on commence à creuser un puits, il nous faut plusieurs mètres avant d’atteindre le gisement de charbon. Nous ne touchons de l’argent qu’une fois le charbon récupéré. Pendant plusieurs mois, on ne gagne donc rien du tout. On est obligés de se greffer à d’autres puits déjà ouverts. On s’entraide et on partage les gains. Nos revenus sont donc instables. On peut gagner 100 dirhams [l’équivalent de dix euros] en une journée et ne rien percevoir le lendemain."

Un puits de charbon à trois kilomètres de Jerada. Photo de notre Observateur, Jamal M..
 
Pendant plusieurs années, les mineurs ont poursuivi leur travail dans les mines de charbon. Leurs clients : quatre notables de la région. Ces "patrons" comme les mineurs les appellent, sont en fait d’anciens cadres de la société des " Charbonnages du Maroc", qui ont reçu de l'État des permis d’exploitations. Ces aides leur permettent d’employer ces mineurs clandestins et de revendre le charbon. Mais beaucoup de mineurs les accusent de leur faire extraire le charbon à bas prix.
 
Une fois que le puits est assez profond et qu’il peut être exploité, les notables se présentent. Ils emploient des hommes – des sortes d’informateurs – qui les notifient une fois qu’on a trouvé du charbon. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’ils réapparaissent. Ils évaluent la quantité de charbon entassé et fixent le prix. Quand des jours de fêtes comme l’Aid El kebir [fête musulmane du sacrifice], ces négociateurs savent qu’on a besoin d’argent. Alors ils nous informent que leur stock en charbon est plein et qu’ils n’auront plus besoin de nos services. C’est un moyen pour eux de nous faire baisser les prix. Alors on les baisse."
 
L'organisation d'une mine de charbon clandestine à trois kilomètres de Jerada. Vidéo de notre Observateur, Jamal M..
 
Mais au-delà d’une amélioration des conditions de travail des mineurs, les habitants de la ville réclament une redynamisation de leur commune. Un cahier de doléances de 80 points a été adressé aux autorités de la province. Des alternatives économiques à l’extraction clandestine de charbon y sont réclamées.

"Jerada bouillonnait avant même la mort des mineurs le 27 décembre dernier"

Abdelmajid Amyay, journaliste local, relaie sur le site Al Yaoum 24 les nouvelles avancées du mouvement.
Cela fait des années que des protestations ont lieu, à cause de l’élévation des prix de l’électricité, de la fermeture continuelle d’entreprises, du manque d’investissement de l’État et de l’absence de travail. Jerada bouillonnait avant même la mort des mineurs."

Dans leur cahier, les manifestants réclament trois mesures principales : une négociation autour des prix d’électricité, un dialogue autour de l’approvisionnement en eau et un encadrement des notables gérant le trafic de charbon. Pour répondre aux demandes, le ministère de l’Intérieur a adressé un plan de mesures immédiates, proposant notamment des facilités de paiement pour les factures d’eau et d’électricité et l’envoi d’habitants dans d’autres villes pour des travaux saisonniers.

Les habitants pancartent dans toute la ville un écriteau " À vendre" pour protester contre l'abandon de la ville. Photo de notre observateur Jamal M. sur Facebook.
 
Le chef du gouvernement Saâdeddine El Othmani a annoncé le 10 février, que les autorisations d’exploitations seraient suspendues. Les notables ne recevront plus de permis pour exploiter les mines clandestinement. Pour remplacer les exploitations clandestines, les autorités entendent ouvrir de nouvelles mines de plomb et de zinc. Cinq millions de dirhams doivent être alloués pour le traitement des maladies causées par l’exploitation minière. Un autre pan de mesures concerne la redynamisation des exploitations agricoles.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Mouad El Jamaî, le préfet de la province d’Oujda (province de l’Oriental) chargé du dossier n’a pas donné suite à nos sollicitations.

"L’Etat s’est complètement désengagé des affaires de la ville."

Pour les manifestants, ces propositions restent insuffisantes.
 
Marche des cercueils organisée le 28 janvier 2018 en hommage aux victimes des mines. Photo de notre Observateur, Jamal M..

Jamal M. (pseudonyme) a été mineur pendant près de trente ans :
Au lieu de régler le problème ici, ils veulent faire en sorte que les habitants émigrent et que Jerada devienne comme une ville fantôme. C’est presque déjà le cas ! Quand les mines ont fermé, on est passé de 60 000 à 45 000 habitants. Il n’y a donc rien d’étonnant dans ces propositions. L’État s’est complètement désengagé des affaires de la ville. Jeudi 1er février, quand le dernier martyr est tombé dans une mine près de la ville, ce sont d’autres mineurs qui sont venus à son secours. La sûreté nationale n’a pas souhaité intervenir. Chaque semaine, nous nous rassemblons dans les places et les cafés. Il nous faudra plus qu’une poignée de mesures pour qu'on mette fin à la mobilisation."