Des affrontements entre bandes rivales de jeunes dans des lycées à Mayotte ont poussé des enseignants de deux établissements à cesser momentanément les cours. Près de 200 conducteurs de bus ont également refusé de travailler, mercredi 7 février, après le caillassage d’un véhicule. Selon nos Observateurs, la situation est alarmante et la violence juvénile de plus en plus banalisée dans ce département français.

Les enseignants du lycée polyvalent de Dembéni, dans le centre-est de l’île de Mayotte, ont exercé leur droit de retrait jeudi 8 février. Deux jours plus tôt, une bagarre entre élèves du lycée et jeunes venus de l’extérieur avait éclaté dans l’enceinte de l’établissement.


Des images filmées par des lycéens et publiées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des dizaines de lycéens courir pour se réfugier dans leur établissement, tandis que des jeunes s’avancent, armés entre autres de bâtons. Puis la situation s’envenime : dans l’une des vidéos, on voit des jeunes se battre à coups de bâton devant la porte principale, puis dans les escaliers de l’entrée du lycée.

"C'est devenu normal ici, et souvent, tout part d'histoires ridicules"

Denis (pseudonyme), élève en terminale ES dans ce lycée, a contacté la rédaction des Observateurs de France 24 après les incidents.

J’étais sous le préau quand il y a eu un mouvement de foule vers le portail. J’ai couru pour me mettre à l’abri. C’était des gars qui venaient se battre. Jusqu’à ce que les policiers arrivent pour calmer la situation, c’était la pagaille ! D’après mes amis, il s’agit de règlement de comptes entre bandes de différents villages. C’est devenu normal ici, et souvent, tout part d’histoires ridicules.

Au lycée, tout le monde sait qui sont les gars qui sont venus attaquer : certains viennent d’autres lycées, d’autres sont déscolarisés et ne font rien de leur journée. On a l’impression qu’il n’y a pas de justice : tu vois les mêmes personnes commettre des petits délits ou mettre la pagaille devant le lycée à chaque fois.

Avant les vacances, il y avait déjà eu une manifestation de lycéens à Dembéni après des caillassages de bus et l’intrusion de jeunes armés de marteaux dans le lycée. Mais rien n’a changé au niveau de la sécurité. Mardi [6 février], il y avait des médiateurs sociaux et des surveillants devant le lycée. Ils sont là pour calmer les ardeurs, mais quand des gars armés [d’armes blanches] se pointent, qu’est-ce qu’ils peuvent faire ?

Quelques semaines plus tôt, le 19 janvier, un incident similaire s’était produit dans un autre lycée du département, celui de Kahani. Des dizaines de jeunes, armés de bâtons et de barres de fer, s’étaient introduits dans le bâtiment, provocant de violentes échauffourées.

"Les bagarres sont de plus en plus préméditées et organisées"

Depuis, les enseignants du lycée, réunis au sein du Collectif Kahani, ne font plus cours car ils assurent que la sécurité n’est pas assurée. Une enseignante du lycée, qui préfère rester anonyme, raconte :

Dans notre lycée, ce n’est pas non plus la première fois qu’il y a de telles violences. Deux semaines avant les vacances de décembre, il y avait déjà eu des émeutes devant le lycée et les caméras de vidéosurveillance de l’établissement avaient été cassées. J’ai l’impression que les bagarres sont de plus en plus préméditées et organisées. Mais ce qui m’inquiète surtout, c’est que le lycée est devenu comme un lieu où l’on vient "planter son drapeau" avec sa bande.

"Derrière ces violences, on trouve la question de l'identité et de l'autorité en toile de fond"

Après plusieurs caillassages de bus devant les lycées ces derniers jours, la majorité des chauffeurs de bus scolaires de Mayotte refusent également de travailler depuis mercredi 7 février. En janvier, ils avaient déjà exercé leur droit de retrait en raison de trois caillassages survenus au nord de l'île en des temps rapprochés. Le 2 février, la gendarmerie de Mayotte a annoncé la mise en place d'un nouveau dispositif de sécurisation : des militaires sont désormais embarqués à bord de cars scolaires.

Une mesure qui peut être utile à court terme, mais qui ne suffira pas à résoudre ces problèmes de violence aux racines complexes, explique Philippe Souffois, le directeur du pôle Jeunesse de l'association d’action sociale Mlezi Maore :

Il faut sûrement en passer par là pour que les chauffeurs de bus reprennent le travail. C’est indispensable car l’immense majorité des jeunes se rendent à l’école en bus. De plus, cela permet de montrer que les autorités reprennent la main. Mais cela ne résoudra pas tout.

Ces violences récentes ont toujours existé en raison des conflits et rivalités entre quartiers ou villages, donc elles ne m’ont pas surpris. En revanche, elles sont de plus en plus fréquentes. Ça se passe au niveau des lycées, probablement car ils sont fréquentés par des jeunes venant de villages différents.

"Avec l'urbanisation croissante, les figures qui faisaient autorité dans les villages auparavant n'ont pas forcément été remplacées dans les villes"

Derrière ces violences, on trouve la question de l’identité et de l’autorité en toile de fond. D’une part, ce sont les villages qui ont toujours structuré Mayotte. Encore aujourd’hui, certaines personnes ne quittent jamais leur village et il est difficile de développer la coopération intercommunale. Il semblerait donc que ces jeunes se coalisent autour de l’appartenance à leur village. Mais je ne sais pas pourquoi ça débouche sur de telles bagarres. Ce qui est sûr, c’est qu’on est dans une période de transition avec la départementalisation de l’île [Mayotte a choisi de devenir un département français en 2011, NDLR], qui implique la convergence vers des standards métropolitains : cela introduit des pertes de repères et un choc des cultures, ce qui peut expliquer ce repli sur l’appartenance au village.

D’autre part, beaucoup des jeunes qui se bagarrent sont déscolarisés, même si ce n’est pas le cas de tous. [En 2015, on comptait 5 000 mineurs déscolarisés sur le territoire, NDLR.] La majorité des jeunes déscolarisés sont en situation irrégulière – car il existe une immigration très forte, plus ou moins contrôlée – n’ayant parfois pas de responsables légaux sur l’île, ce qui soulève la question de l’autorité. Ils sont déscolarisés notamment car les établissements scolaires, surchargés, refusent des élèves. De plus, avec l’urbanisation croissante, les figures qui faisaient autorité dans les villages auparavant n’ont pas forcément été remplacées dans les villes…

En novembre dernier, une magistrate de Mayotte, Betty Baroukh, lançait déjà l’alerte, assurant qu’il "faudrait un véritable plan Marshall pour l'enfance à Mayotte". Selon elle, "les écoles surchargées et dépassées, l'absence de structure spécialisée pour les troubles psychiques de l'enfant, ou encore l'absence de véritables alternatives à la détention provisoire" ont pour conséquence la "surreprésentation des jeunes mineurs au pénal" dans le département.

Philippe Souffois la rejoint sur cette idée :

Un chantier de 10 à 15 ans nous attend pour structurer les services socio-éducatifs, de prévention... Il faut rattraper tout ce qui n’a pas été fait depuis 10 ans. Le point positif, c’est que l'État a pris conscience du problème il y a un an, donc des fonds ont été alloués au département pour la protection de l’enfance.
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