Une jeune femme a été violemment frappée en public par plusieurs hommes courant janvier, dont son oncle et son beau-père, à Rabat, un petit village du nord-est de l’Afghanistan. Cette scène, qui a été filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, montre à quel point les châtiments corporels sont courants dans le pays explique notre Observatrice.

Cette vidéo a été publiée le 1er février sur Facebook, où elle a été partagée plusieurs centaines de fois. Elle a également été reprise par de nombreux médias locaux. Mais elle aurait été tournée à la mi-janvier, selon Sonnatollah Teymour, porte-parole de la province du Takhar, où se sont déroulés les faits. D’après lui, deux imams auraient ordonné le châtiment. La femme aurait une vingtaine d’années. Son crime, selon ses tortionnaires : avoir été surprise chez elle avec un homme pendant que son mari était en Iran, ce qui lui a valu cette punition en public, sur la place principale du village. La victime a déclaré qu’elle cherchait à téléphoner à son mari en déplacement, mais n’ayant pas de réseau elle s’est déplacée dans le village, et qu’un homme a essayé de l’aider, celui avec lequel elle a été surprise.  

Selon une ONG afghane de défense des droits de l’Homme, c’est le sixième cas de justice populaire de ce genre recensé depuis mars 2017 en Afghanistan. Mais nombre de cas ne sont pas recensés.

La jeune femme au début de la vidéo. Elle se met à genoux et s'apprête à recevoir son châtiment. Capture d'écran de la vidéo.


Notre rédaction a décidé de ne publier que des captures d’écran de cette vidéo choquante. On y voit la jeune femme, qui semble calme et ne cherche pas à se débattre. Elle est encerclée de dizaines d’hommes. Cinq hommes la frappent à la tête, aux épaules et dans le dos, en l’insultant. Après 45 secondes, un homme lui assène un violent coup de pied dans le dos. La femme tombe face contre terre, avant de se redresser rapidement, et d’être encore frappée à coups de bâton. À aucun moment on ne l’entend crier ni protester. Ses tortionnaires, eux, la couvrent d’injures sexistes et crient à plusieurs reprises "Allah akbar".

La victIme reçoit un violent coup de pied dans le dos.

La jeune femme, à genoux, reçoit de nombreux coups de bâton. Capture d'écran de la vidéo.

"Cette violence envers les femmes reste impunie"

Kameleh Sahar, journaliste afghane indépendante qui vit dans la province de Takhar, a suivi l’affaire.

On ne sait pas exactement ce qui était reproché à cette femme. Comme la vidéo est devenue virale, la famille a refusé de rentrer dans les détails, considérant que cela serait encore plus déshonorant de confirmer qu’elle avait bien eu une aventure extra-conjugale, si toutefois c’était le cas. La famille s’est contentée de parler de "malentendu". Des journalistes qui ont rencontré la victime ont rapporté qu’elle leur avait dit qu’elle ne porterait pas plainte, sans quoi les hommes la tueraient.

Ce qu’il est important de savoir, c’est que ces hommes qu’on voit dans la vidéo ne sont pas des talibans, ni des membres d’un groupe extrémiste. L’un d’eux est une figure locale importante, il est de la même famille que la femme. Comme beaucoup de figures locales de la région, c’est un ancien "moujahid" qui a combattu les soldats soviétiques dans les années 1980, puis les Taliban. Ils se sont ensuite constitués en petites milices locales,  ils ont de l’argent et une influence politique. Autour de lui, ce sont des gens ordinaires, plutôt pauvres et sans éducation, qui considèrent que les femmes sont des choses qui leur appartiennent.

Capture d'écran de la vidéo.

Cette culture de la violence contre les femmes est quelque chose d’assez commun en Afghanistan, mais c’est pire encore dans les régions rurales, notamment au nord, où il y a de nombreux mariages forcés et où l’État est peu présent.

Les autorités locales se contentent d’organiser un ou deux ateliers annuels sur les droits des femmes, dans les villes importantes. Personne dans ces villages n’en entend parler. Autant dire que les espoirs de changement sont quasiment nuls.

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Selon un rapport publié en 2014 par l’ONU, 87 % des Afghanes sont confrontées au moins une fois à la violence domestique au cours de leur vie.

Le gouvernement afghan dit avoir dépêché un groupe d’enquêteurs dans la région pour arrêter les responsables et que le frère, l’oncle et le beau-père ont été interpellés. Mais notre Observatrice n’est pas optimiste :

Après que la vidéo a été relayée par de nombreux médias et suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux, le gouvernement s’est senti forcé de convoquer des personnes. Si des hommes ont été interpellés, je ne les vois pas être condamnés pour quoi que ce soit.

Cette violence envers les femmes reste impunie. D’abord parce que personne ne poursuit les coupables, parce que personne ne veut que ce genre d’affaires s’ébruite et entache l’honneur de la famille. Ensuite, parce que même si une femme ou ses proches essayent de le faire, la police et les tribunaux n’en font en général que peu de cas. Il y a des figures locales qui sont considérées comme les protecteurs d’une communauté que ni la police ni même les autorités locales n’oseront défier, surtout pas pour une affaire concernant une femme. 

Selon l’ONU, seuls 5 % des cas de violence contre les femmes en Afghanistan font l’objet d’une procédure criminelle.