Pour permettre aux touristes de visiter les monuments et les temples anciens de la “Cité perdue” de Petra, en Jordanie, des Bédouins proposent de faire des tours à dos d’animaux ou dans des calèches. Mais derrière ces attractions se cache une triste réalité selon l’association de défense des animaux PETA, dont une enquête dénonce la maltraitance de 1 300 chevaux, ânes, mulets et chameaux, forcés à travailler dans des conditions extrêmes.

Une simple recherche sur Internet avec les mots clés “Petra” et “tourisme” permet de tomber, dès les premiers résultats, sur des photos de touristes à dos d'animaux. Certains sites d’informations recommandent même aux visiteurs "d’explorer à dos de chameau ou d’âne” le site millénaire, classé au patrimoine de l’Unesco.

Pas sûr que l’idée soit si maligne : dans l’enquête de PETA, publiée mi-janvier, une série de vidéos et de photos atteste des mauvais traitements infligés à ces animaux. On voit des hommes, parfois des enfants, chevaucher des ânes tout en les frappant à coups de bâton, de cordes ou de fouets. Sur d’autres vidéos, ces ânes montent des escaliers étroits avec des touristes sur leur dos. Des photos font également état des blessures de certains animaux, non-soignées selon PETA, provoquées par les coups, mais aussi par leurs harnais trop serrés.

“Beaucoup d’animaux boitent et semblent souffrir de coliques et d’épuisement”

Jason Baker est le vice-président des campagnes internationales de PETA Asia. Il a coordonné cette enquête publiée sur le site de Petra.

Après avoir reçu plusieurs plaintes de la part de touristes ayant été témoins de maltraitance animale à Petra, nous avons décidé d’enquêter sur le sujet entre août et octobre 2017. Au total, à Petra, 1 300 chameaux, mulets et chevaux sont forcés à transporter des visiteurs sur leur dos ou dans des calèches sous une chaleur écrasante en plein soleil.


Des animaux en plein des soleil. Photos publiées dans le rapport de PETA.

Les guides forcent les ânes et les mulets à monter et descendre les 900 marches d’un monastère avec des touristes sur leur dos. Des chevaux doivent également tirer des calèches pour des promenades de 10 kilomètres à travers l’ancienne ville, et ce plusieurs fois par jour. 

Entre deux balades, les animaux sont attachés et attendent, en plein soleil, les prochains clients. Beaucoup boitent et semblent souffrir de coliques et d’épuisement. Forcer un âne à porter des individus peut par ailleurs le blesser gravement, en particulier si la charge est supérieure à 45 kilos.

Chameau blessé. Photo publiée dans le rapport de PETA.

“Les tours opérateurs et les hôtels doivent également prendre leurs responsabilitées pour sensibiliser et informer leurs clients”

Les images que nous avons diffusées ont été filmées par des enquêteurs de PETA Asia qui se sont rendus dans les zones de visite publiques auxquelles peuvent accéder tous les détenteurs de billets pour le parc archéologique de Petra. Ça se déroule donc sous les yeux des touristes mais nous avons quand même lancé une campagne qui vise à les informer et à les dissuader de monter sur les animaux. Nous demandons également au ministère jordanien du tourisme d’interdire les animaux de travail sur le site de Petra et de remplacer, dans la mesure du possible, les chevaux, ânes, mulets et chameaux par des véhicules motorisés. Les tours opérateurs et les hôtels doivent également prendre leurs responsabilités pour sensibiliser et informer leurs clients sur les mauvais traitements subis par les animaux dans la vieille ville.

Il semble y avoir une certaine tentative de la part des autorités locales de sensibiliser les visiteurs, mais le billet d’entrée pour le site indique que les visiteurs ont le droit à une balade en calèche ! De la même façon, une pancarte érigée sous la pression publique par la Petra Development & Tourism Region Authority conseille aux visiteurs d'envoyer des plaintes pour cruauté envers les animaux à une adresse e-mail… qui ne fonctionne même pas.

“Les abus sont liés au fait que c’est devenu une véritable économie pour les populations locales et souvent leur seule source de revenus”

Mais pour le professeur Sami Alhasanat, maître de conférences au “Collège de Petra pour le tourisme et l'archéologie” de l’Université Alhussein Bin Talal, située à 20 kilomètres de Petra, ces animaux font partie de la vie de Petra et offrent aux populations locales leur principale source de revenus.
 
Il y a des animaux à Petra depuis la nuit des temps. Les populations locales étaient à l’origine nomades et les chameaux, les chevaux et les mulets ont toujours été utilisés pour le transport. Le tourisme a compliqué la transition économique de ces populations. Notre communauté est passée de l’économie de subsistance à l’économie du tourisme. Ils ont également perdu leur mode de vie traditionnel pour s’impliquer dans le tourisme. Mais ces animaux, qui sont des partenaires omniprésents dans la vie de ces populations, sont restés.

Quand le tourisme a commencé à véritablement se développer à Petra, ces animaux ont servi au confort des visiteurs. Il y a par exemple des voitures tirées par des chevaux pour ceux qui ne pourraient pas faire le tour à pied. Il n’y a pas que du mauvais. Mais je pense que les abus sont liés au fait que c’est devenu une véritable économie pour les populations locales et souvent leur seule source de revenus. Il y a même de plus en plus de jeunes, voire d’enfants, qui proposent des activités avec les animaux. Pour lutter contre ce phénomène, je crois qu’il faudrait d’abord mener une politique visant à intégrer les populations locales dans les métiers du tourisme et lancer des campagnes de scolarisation. Enfin, en ce qui concerne la solution des véhicules motorisés, je pense que c’est une très mauvaise idée, il faut laisser à Petra son charme naturel [l’Unesco désapprouve également cette solution, NDLR].

Après la publication de l’enquête de PETA, le ministre du Tourisme et des Antiquités a rappelé dans la presse locale que la cruauté envers les animaux était un crime punissable par la loi jordanienne. Le Ministère a également demandé à la police du tourisme de renforcer ses contrôles pour faire punir ces cas de maltraitance.
 
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet