Observateurs

Mises à nu, frappées, les cheveux coupées, le tout en public : une douzaine de femmes transgenres, qui travaillaient dans des salons de coiffure, ont été arrêtées et humiliées par la police le weekend dernier à Aceh, une province conservatrice d’Indonésie où la charia, la loi islamique, est appliquée. Les homosexuels et les transgenres y sont régulièrement victimes de répression, mais rarement de façon aussi gratuite, d'après notre Observateur.

Selon le chef de la police de la province, cette opération, qu’il qualifie d’"anti-maladie mentale", a été conduite après que des plaintes ont été déposées par des habitants, inquiets de "l’influence négative" que pourraient avoir les transgenres sur leur enfants. Elle a visée dix salons de coiffure.

Photo publiée par la police d'Aceh.


La police locale a diffusé des photos de l’arrestation. On y voit notamment les femmes transgenres à terre, à genoux, ou en train de se faire couper les cheveux. Trois jours après l’arrestation, le chef de la police a déclaré au téléphone à la BBC : "Nous leur donnons des conseils et leur faisons un entraînement, ça se passe bien et maintenant, ils se conduisent comme de vrais hommes". Selon la police, leur détention devait durer cinq jours.

Photo publiée par la police d'Aceh.

Ce n’est pas la version de notre Observateur, un avocat des droits de l’Homme en contact avec des ONG locales à Aceh, qui ont pu s’entretenir avec les personnes arrêtées. Selon lui, elles ont également été violentées et humiliées durant leur détention. Pour des raisons de sécurité, il a tenu à garder l’anonymat.
 

"Elles ont dû tenir leur pénis en main devant les policiers"

D’après ce qui m’a été rapporté, la descente de police s’est produite vers 21 heures samedi soir. Il y avait des policiers locaux, des membres de la police religieuse et des responsables gouvernementaux. Les traitements infligés aux douze personnes arrêtées sont particulièrement inhumains : elles ont été mises à nu, la police leur a coupé les cheveux, les a frappées, et le tout en public.

Selon les témoignages recueillis par mes contacts, des traitements dégradants ont été infligés aussi pendant la détention : elles ont été giflées, frappées, insultées, ont subi des tests d’urine, pour savoir si elles avaient consommé de la drogue, et des tests sanguins pour savoir si elles avaient le sida. Elles ont dû tenir leur pénis en main devant les policiers. Par ailleurs, elles n’ont pas eu accès à un avocat pendant la détention.

Le salon de coiffure n’était pas un lieu secret : tout le monde savait qu’il était tenu par des transgenres et que des transgenres y étaient employés.

Dans ce tweet, le représentant d'Amnesty Insternational en Indonésie relaie une vidéo de l'arrestation.

En Indonésie, le terme "waria", un mélange des mots indonésiens "homme" et "femme", est utilisé pour désigner les personnes transgenres. Selon la BBC, pendant son interview, le chef de la police a tendu le téléphone aux femmes détenues et leur a demandé : "Êtes-vous toujours des waria ?". "Elles ont répondu doucement, semblant clairement être sous pression, qu’elles ne l’étaient plus" rapporte la BBC.

"Il est très peu probable que ces personnes puissent reprendre leur activité"

Notre Observateur poursuit :

Pour moi il n’y a aucune base légale à l’action de la police, il n’y a aucune loi qui permette de s’en prendre à des personnes et leur commerce de cette façon. Ce raid s’est produit de façon soudaine : des actions contre les transgenres ont déjà eu lieu à Aceh par le passé, mais elles faisaient suite à des pressions répétées des autorités ou de la police, notamment auprès de leaders locaux qui passaient le message ensuite aux personnes transgenres visées.

Photo publiée par la police d'Aceh.

Il est fréquent que les personnes transgenres travaillent dans des salons de coiffure ici en Indonésie, c’est le cas depuis les années 1970, quand les transgenres ont commencé à se maquiller, se coiffer.

Désormais, il est très peu probable que ces personnes puissent reprendre leur activité. Elles pourraient à nouveau être dans le collimateur de la police, et même être embêtées par des habitants. Avec ce qu’il s’est passé, les gens risquent de les considérer beaucoup plus comme des personnes immorales, des pécheurs, et ne voudront plus être en contact avec ni même les voir. Comme ça a été le cas pour d’autres personnes transgenres par le passé, les victimes chercheront donc probablement à déménager, en tout cas celles qui en ont les moyens.


Loi islamique et fustigation

L’homosexualité et les rapports entre personnes de même sexe ne sont pas interdites en Indonésie. Mais au nord de l’île de Sumatra, la province d’Aceh applique la charia, en vertu d’une autonomie spécifique qui lui a finalement été accordée en 2001 par le gouvernement d’Indonésie, après de longues années d’insurrection séparatiste.

De fait, les punitions corporelles y sont autorisées, et les personnes LGBT en sont régulièrement victimes. En mai 2017, deux hommes ont reçu 83 coups de rotin : ils avaient été pris au lit par une milice intégriste locale. Selon Amnesty International, à Aceh "la vente d’alcool, les relations sexuelles consenties en dehors du mariage et le fait d’être seul(e) avec une personne du sexe opposé autre que son conjoint ou un membre de sa famille" peuvent également être punis de fustigation. Aceh est la seule province d’Asie du Sud-Est, avec le sultanat de Brunei, à appliquer la loi islamique.

 

Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier , Journalist