Des dizaines d’Iraniennes ont protesté contre le port du voile obligatoire, ces derniers jours, dans différentes villes de la République islamique. Le geste est toujours le même : une femme monte sur un promontoire, agite un bâton au bout duquel elle a accroché son foulard. Plusieurs d'entre elles ont été arrêtées. Notre Observatrice revient sur ce mouvement de protestation historique et sur le ras-le-bol des Iraniennes vis-à-vis des contraintes vestimentaires auxquelles elles sont soumises au quotidien.

La première femme à avoir protesté, c’est Vida Movahedi, le 27 décembre dernier : à Téhéran, elle accroche son voile au bout d’une perche. Elle est arrêtée, avant d’être libérée sous caution fin janvier. L’image de la femme agitant son voile au bout d’un bâton devient – à tort – un emblème des manifestations qui secouent ensuite le pays. Mais surtout, le geste de Vida Movahedi inspire d’autres femmes.


Une femme proteste contre le port du voile, le 29 janvier à Ispahan.

Le 29 janvier, une deuxième femme, Narges Hosseini, reproduit le geste au même endroit. Elle a également été arrêtée. Dans les jours suivants, des dizaines de femmes – ainsi que quelques hommes – ont fait de même, dans différents endroits du pays, comme le montrent de nombreuses images diffusées sur les réseaux sociaux. Elles se sont rapidement fait appeler les "femmes de la Révolution", en référence à la rue de la Révolution, à Téhéran, où les deux premières femmes avaient accompli leur acte de défiance.

La plupart des frondeuses semblent avoir réalisé leur acte brièvement pour ne pas s’attirer d’ennuis. Mais le 1er février, la police de Téhéran a annoncé l’arrestation de 29 femmes dans la capitale pour avoir "perturbé l'ordre social", sans indiquer si elles avaient été arrêtées dans la rue au moment des faits ou plus tard.

Depuis la révolution islamique de 1979, une loi contraint les Iraniennes à recouvrir leur corps, à l’exception de leur visage et de leurs mains. Elles ont cependant réussi à repousser progressivement certaines limites, explique Jila Baniyaghoub, une journaliste indépendante basée à Téhéran, dans ce tweet :


"Les femmes ont commencé à se battre contre le port du hijab obligatoire dès 1979. Avec de la patience, petit à petit, elles ont d’abord réussi à porter le foulard de telle sorte qu’il couvrait de moins en moins leur tête. Puis elles ont commencé à porter des foulards moins serrés. Et aujourd’hui, les femmes osent même porter leur foulard simplement autour de leurs épaules."

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En 2014, le combat contre le port du voile a commencé à être visible sur les réseaux sociaux, lorsque des femmes ont commencé à poster des images les montrant sans foulard.

Mais le mouvement initié fin décembre 2017 va plus loin.

"Je suis restée 10 à 15 minutes. Les gens se sont rassemblés et m’ont soutenue"

Une femme qui vit à Chiraz et qui y a participé, raconte son expérience dans une vidéo postée sur Instagram :

Je me suis rendue dans la rue la plus empruntée de la ville et je suis restée là 10 ou 15 minutes. J’étais stressée au début, mais ensuite j’ai pris confiance. Beaucoup de personnes se sont rassemblées autour de moi, pour prendre des photos et des vidéos, ou pour m’encourager. Personne ne m’a insultée ou critiquée. Tout le monde m’a soutenue. Au bout de 10 ou 15 minutes, une voiture de la police est arrivée. Quand les policiers ont ouvert les portières, les gens m’ont dit de partir en courant. J’ai sauté de l’endroit où j’étais, et j’ai couru.

La femme citée ci-dessus, à Shiraz le 21 janvier


Une femme proteste à Qazvin, le 31 janvier.

"Les femmes en ont assez de cette humiliation quotidienne"

Narsin Sotoudeh est l’avocate de Narges Hosseini (arrêtée le 29 janvier). Elle a indiqué à la rédaction des Observateurs de France 24 que sa cliente était incarcérée dans la prison de Gharchak et qu’elle pouvait être libérée moyennant le versement d’une caution de 90 000 euros environ. Selon elle, sa cliente est une étudiante de 25 ans, issue d’une famille modeste du centre du pays, incapable de payer une telle caution.

Chaque jour, quand les Iraniennes quittent leur maison, elles savent qu’elles peuvent être arrêtées par la police morale en se faisant humilier, insulter et parfois violenter, uniquement car leur manto [une longue tunique, NDLR] est jugé trop court ou trop moulant, leur pantalon trop court ou trop serré, ou alors car elles ne portent pas le foulard.

Tout en portant le tchador, cette femme semble vouloir elle aussi protester contre le port du hijab, à Machhad le 31 janvier.

En général, les femmes arrêtées n’ont pas accès à un avocat et ne voient pas de juge, ce qui est illégal. Cela dit, les cas d’incarcération restent rares : la plupart des femmes doivent généralement payer une amende. [Quand elles versent une amende, un ami ou un proche doit alors leur apporter des vêtements "appropriés" pour qu’elles puissent quitter le poste de police, NDLR.] Selon la loi, l’amende est comprise entre 5 000 à 50 000 tomans [entre 1 et 10 euros, NDLR]. Mais la loi stipule aussi que les femmes peuvent être emprisonnées durant deux mois.

Les Iraniennes ne sont pas autorisées à faire leur propre choix concernant leur corps et la façon dont elles s’habillent. Elles en ont assez de cette humiliation quotidienne.

 

“Les femmes iraniennes se lèvent actuellement. Elles enlèvent leurs foulards en réaction à des années d’humiliation. Ces femmes ont eu peur de se rendre dans des endroits publics car la police de la morale pourrait ne pas aimer leurs vêtements, les attraper, les humilier et les jeter dans une voiture de la police", dit la journaliste iranienne Ameneh Shirafakn dans ce tweet.


Narsin Sotoudeh poursuit :

Depuis que ces femmes ont retiré leurs foulards, récemment, des rumeurs circulent selon lesquelles elles pourraient faire face à des charges beaucoup plus lourdes [ne portant pas uniquement sur leur tenue jugée inappropriée, NDRL], telles que "complot pour troubler la paix", ce qui peut mener à cinq ans de prison. Sauf que les actions de ces femmes ne correspondent pas du tout à ça…

Elles protestent simplement contre une législation qu’elles jugent mauvaise, avec courage, et elle le font pacifiquement, comme les Noirs aux États-Unis dans les années 1960 qui voulaient accéder aux espaces publics qui leur étaient interdits.


Après le geste des deux premières femmes, la police de Téhéran a placé une voiture devant la stèle où elles avaient protesté. Leur geste a d’ailleurs été condamné par le procureur général de la République islamique d'Iran, Mohamad Jafar : "Ces actes puérils sont commandés depuis l’étranger. Pour nous, c’est un micro-sujet dans un pays de 80 millions d’habitants, dont la plupart respecte le port du voile. Le peuple ne laissera pas les manifestants accomplir l’objectif de nos ennemis. Si une femme marche dans la rue sans hijab, elle commet un crime et doit être poursuivie. Mais les éclairer sur [la nécessité de porter le voile] est notre priorité, avant la répression."

En décembre, la police de Téhéran avait annoncé à la surprise générale qu’elle n’arrêterait plus les femmes ne portant pas le voile. Mais cette nouvelle politique ne semble pas s’appliquer à celles qui enlèvent leur tissu pour protester contre la loi, comme en atteste l’arrestation des 29 femmes le 1er février.

Une femme proteste le 31 janvier à Kerman.

Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste