Ils sont plus de 30 000 sur un groupe Facebook, et des centaines tous les soirs dans le parc Maximilien de Bruxelles, à se mobiliser pour trouver un toit aux migrants. Certains les accueillent dans leur chambre d’amis, sur leur canapé, d’autres font chauffeur pour les emmener dans leur foyer d’un soir. Un mouvement citoyen qui dérange aujourd’hui le gouvernement, partisan d’une politique ferme.

Depuis le début de la crise migratoire, en 2015, le parc Maximilien, situé au cœur de la capitale belge, est devenu le point d’accroche de nombreux migrants. Certains venus déposer une demande d’asile à l’Office des étrangers situé à proximité, ou se reposer avant de "tenter leur chance" vers l’Angleterre, qu’ils essaient d’atteindre en se glissant dans des véhicules. Depuis le démantèlement en octobre 2016 de la jungle de Calais, ville française située à 200 kilomètres de Bruxelles, leur nombre a sensiblement augmenté.

C’est dans ce parc que, tous les soirs, une poignée d’organisateurs, une vingtaine de chauffeurs et une centaine d’hébergeurs se réunissent afin de permettre à environ 400 migrants de dormir au chaud.

Pour 120 d’entre eux, une place est disponible dans un dortoir, géré par la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, situé à quinze minutes à pied du parc, où repas et douches sont financés par des citoyens. L’immeuble a été mis à disposition par la ville de Bruxelles.

Tous les autres dorment chez l’habitant.

Le centre d’accueil citoyen, dit "Porte d’Ulysse", est entièrement géré par des bénévoles. Photo publieé sur le groupe Facebook le 4 janvier 2017.

"En France on m’a fait des doigts d’honneur, ici aucun réfugié ne dort dans la rue"

Hassan W. (pseudonyme), 37 ans, a fui à la mi 2016 le Soudan, où toute sa famille a péri dans le bombardement de leur maison. Il tente aujourd’hui de rejoindre l’Angleterre. Il déplore le comportement des Français envers lui, des moments qu'il a mal vécus [contrairement à d'autres qui ont bénéficié en France d'un meilleur accueil].
 
J’ai traversé de nombreux pays, la Libye, l’Italie et la France, avant d’arriver ici. Dans ces pays, les gens ne nous aiment pas, nous les migrants. Sur le bord des routes en France, des personnes se sont arrêtées pour me faire des doigts d’honneur. Ici, à Bruxelles, aucun réfugié [du parc Maximilien, NDLR] ne dort dehors le soir.

Pour l’instant, j’ai rencontré quatre familles belges, avec qui je reste en contact en permanence. Ils sont vraiment très gentils, quand je viens chez eux, ils me donnent à manger, du thé, je peux prendre une douche, laver mes vêtements et me reposer. Souvent on discute, on cuisine, on regarde la télévision ensemble.

Hassan a pris de nombreuses photos de son passage chez des familles belges. Il a notamment été invité à réveillonner avec l’une d’entre elles, lors d’une opération spéciale "fêtes de fin d’année" lancée sur le groupe Facebook. La rédaction de France 24 a flouté les visages à la demande d’Hassan W.
 
En ce moment, j’ai un problème aux yeux à cause des gaz lacrymogènes de la police [qui mène régulièrement des opérations dans le parc], et la dame chez qui je dors ce soir m’aide pour que je puisse aller voir le médecin. Il y a beaucoup de gens comme elle, ça fait chaud au cœur.

Hassan est notamment accueilli par une Belge, Nanou B., pour deux nuits. "Ce soir, je dois aller à une répétition, je chante dans un chœur, il reste à la maison sans problème, il a toute ma confiance", précise-t-elle.
 

"On leur laisse un double des clefs"

Notre Observatrice, Sophie Villiers, accueille depuis plusieurs semaines au moins un invité tous les soirs dans sa maison, à Namur, à 70 kilomètres de Bruxelles.
 
Au début, j’étais juste sur le groupe Facebook, je voulais participer, mais mon mari était sceptique. Il ne pouvait pas faire confiance à des inconnus, et les laisser entrer dans la maison comme ça.

Quand on a lu que les migrants du parc Maximilien avaient été "raflés" devant les membres de la plateforme en octobre, on a décidé de s’y mettre. D’abord, mon mari était chauffeur, ensuite nous avons commencé à héberger une fois toutes les trois semaines. Mais, depuis un mois, on a quelqu’un tous les soirs.

Les chauffeurs emmènent en voiture les migrants dans leur famille d’accueil, quand celle-ci ne peut pas venir les chercher directement au parc Maximilien. Photo transmise par notre Observatrice.
 
"Les enfants s’attachent beaucoup à nos invités"
 
Un "invité" de Sophie Villers en train de lire avec son fils. Photo transmise par notre Observatrice.

 
On a trois enfants. Le plus grand a 8 ans, il a demandé à venir au parc et a insisté pour qu'on aide davantage. En général, ils s’attachent beaucoup à nos invités.

Presque tous les soirs, mon mari part chercher des invités au parc vers 22h, il en dépose dans d’autres familles et arrive avec notre invité vers minuit.

Un membre du groupe a posté cette photo, qui montre selon lui le "kit de base" de toute personne souhaitant bien accueillir des réfugiés : de la harissa en grande quantité, du thé, du piment en poudre et du tabasco.
 
On a instauré une petite routine : on installe dans la chambre de quoi faire du thé, du sucre, des fruits secs et des produits d’hygiène. Quand notre invité arrive, on lui offre à boire et on discute un peu, s’il n’est pas trop fatigué. On lui propose aussi d’utiliser la douche, et de faire une machine pour laver son linge. On le laisse généralement dormir jusqu’à midi, moment où je dois partir au travail.

Certains, habitués, peuvent rester à la maison avec ou sans les enfants, on leur laisse un double des clefs.

"Pour l’instant, il n’y a pas de ‘délit de solidarité’ en Belgique"

Yoon Daix est l'un des bénévoles clés de la plateforme. Il organise plusieurs soirs par semaine la répartition des migrants dans différentes familles.
 
J’habite à quinze minutes du parc Maximilien. En 2015, quand la crise migratoire a commencé, c’était insupportable de voir ce qui se passait. J’ai vidé la moitié de mes placards et j’ai foncé au parc pour distribuer des vêtements. J’ai accueilli un couple de Syriens chez moi, j’ai trouvé cette rencontre extraordinaire, marrante, c’était beaucoup d’émotion.

Yoon Daix et d’autres bénévoles, à l’issue d’une soirée passée à dispatcher les migrants chez différents particuliers, depuis le parc Maximilien.
 
Maintenant, on peut dire que je mène une double vie, je suis responsable d’un call center le jour, toute la semaine à plein temps, et je passe toutes mes soirées au parc Maximilien.

Plusieurs migrants "campent" dans le salon de Yoon Daix, qui héberge tous les soirs entre deux et dix personnes.
 
L’engouement autour de notre mouvement nous surprend beaucoup. Je pense qu’on peut l’expliquer par deux choses : pour l’instant, il n’y a pas de "délit de solidarité" en Belgique, c’est légal d’héberger des personnes en situation irrégulière pour des raisons humanitaires, contrairement à d’autres pays en Europe.


Le 21 janvier dernier, les membres de la plateforme apprennent que la police s’apprête à arrêter en masse les migrants au parc Maximilien. Ils s’organisent et mettent en place une chaîne humaine pour les protéger.
 
On a aussi un gouvernement qui tend très à droite, notamment sur la politique migratoire, et beaucoup de citoyens veulent dénoncer cette politique par l’action concrète. C’est un coup de gueule des Belges en quelque sorte.

En France, ce succès belge fait des petits. À Calais et dans la métropole lilloise, le réseau Migraction vient de se créer ; ses membres se disent inspirés par l’initiative belge, pour offrir un hébergement aux migrants le week-end.

En Belgique comme en Italie, en Allemagne ou en Espagne, le fait pour des citoyens d'aider des personnes en situation irrégulière est illégal, sauf si c'est effectué dans un cadre humanitaire.

En France, cette aide est passible d’une peine d’emprisonnement et d’une amende, sauf si elle permet la "sauvegarde de la personne de l’étranger" sans contrepartie. Ces dernières années, plusieurs particuliers ont été poursuivis pour avoir transporté ou hébergé des migrants. C'est notamment le cas de Cédric Herrou, un agriculteur de la vallée de la Roya (à l'est des Alpes maritimes) qui a hébergé de nombreux migrants en provenance d’Italie et les a pris en stop depuis l’Italie.