Dans la soirée du mardi 23 janvier, la police libyenne a libéré huit migrants soudanais. Ils avaient été kidnappés par un gang armé, une dizaine de jours auparavant, et soumis à d’atroces tortures. Deux frères et le cousin d’un migrant soudanais installé en France, Abou Bakr Ibrahim, faisaient partie des victimes. Dans ce témoignage, ce dernier revient sur ses échanges avec les ravisseurs qui ont tenté de le rançonner et raconte comment la mobilisation de la diaspora soudanaise sur les réseaux sociaux a permis leur libération.

Tout a commencé avec l’émergence sur les réseaux sociaux, en début de semaine, de deux vidéos montrant des migrants soudanais en train d’être torturés.

En raison de leur violence, nous publions uniquement des captures d'écran des vidéos

Sur une première vidéo (ci-dessous), le tortionnaire fait fondre des petits morceaux de plastique au bout d’un bâton, puis verse le liquide brûlant sur le dos de sa victime qui se tord de douleur. Sur le corps du supplicié entièrement nu, on aperçoit plusieurs cicatrices, probablement dues aux brûlures. Sur ces images, on aperçoit également l’un des ravisseurs, en train de pointer son fusil sur la victime, le visage caché par un bout de tissu.


Une deuxième vidéo (ci-dessous) montre un groupe de cinq migrants allongés côte à côte sur le ventre, tandis que leur tortionnaire leur assène des coups de fouet. On entend les victimes crier et supplier leurs familles au Soudan d’envoyer l’argent aux ravisseurs.

Les vidéos ont été transmises par les kidnappeurs aux familles via WhatsApp, afin de les inciter à payer la rançon au plus vite.

"Je me suis dit : le meilleur moyen de sortir mes frères de ce pétrin, c'est d'ébruiter l'affaire au maximum"

Installé au Havre, dans le nord-ouest de la France, depuis plusieurs années, Abou Bakr Ibrahim a été contacté par les kidnappeurs mercredi 17 janvier :

Mes frères Marghanna et Abdelmajid, ainsi que mon cousin Anouar, ont été kidnappés samedi 13 janvier alors qu’ils se rendaient à Tripoli. Ils étaient partis d’Ajdabiya, où ils habitaient [à 800 km à l’est de Tripoli]. Le mercredi 17 janvier, ma sœur m’a appelé du Soudan pour me dire qu’ils avaient été pris en otages par un groupe armé.

J’ai tout de suite contacté leur colocataire à Ajdabiya – d’habitude ils utilisent son téléphone pour m’appeler. Il m’a confirmé leur enlèvement et m’a dit qu’il avait été contacté par les ravisseurs et qu’ils lui avaient demandé une rançon.

J’ai alors pris le numéro des kidnappeurs et je les ai appelés. Il était environ 22 h. Au bout du fil, un des ravisseurs m’a demandé : "Tu es le frère de Marghanna et Abdelmajid ?". Au même moment, j’entendais des gémissements fuser derrière sa voix. Il a ensuite passé le téléphone à l’un de mes frères, qui a juste eu le temps de crier : "Envoie l’agent, envoie l’argent Abou Bakr !"

Le ravisseur a repris le téléphone et m’a dit : "Tu as entendu ? Envoie-moi 80 000 livres soudanaises [environ 9 000 euros] ou je tue tes frères. Tu as trois jours." Puis, il m’a envoyé des vidéos et photos sur WhatsApp.

J’ai regardé les images, j’étais abasourdi. Je n’arrivais pas à y croire. J’ai rappelé le ravisseur et je lui ai demandé de m’envoyer une autre vidéo sur laquelle je pourrais mieux les reconnaître. Mais il a refusé en me disant : "Tu tiens vraiment à ce que je les tortures encore ?" Je n’ai pas insisté, j’avais peur qu’il les frappent davantage.

Sur cette capture d’écran, on aperçoit l’un des frères d’Abou Bakr Ibrahim, Marghanna, en short blanc et dos nu. Sur la vidéo dont est tiré cette image, on l’entend crier : "Envoie l’agent, envoie l’argent Abou Bakr !"


Sur cette capture d’écran, on aperçoit Abdelmajid, l’autre frère d’Abou Bakr Ibrahim, en jean foncé et dos nu.
 
Les ravisseurs ont également transmis cette photo à Abou Bakr Ibrahim. Il s’agit de son cousin Anouar.

J’ai pensé que le meilleur moyen de sortir mes frères dans ce pétrin était d’ébruiter l’affaire au maximum. J’ai posté les vidéos sur les réseaux sociaux et je les ai envoyées à plusieurs médias.

En parallèle, j’ai alerté des amis au Soudan et à l’étranger, qui ont lancé des campagnes de collecte de dons sur Facebook."

À force de répandre la nouvelle de l’enlèvement sur les réseaux sociaux, les internautes soudanais ont réussi à provoquer une mobilisation diplomatique. L’Union africaine a annoncé dans un communiqué, le 23 janvier, avoir ouvert une enquête et exhorté les autorités libyennes à tout faire pour libérer les otages. Dans la foulée, le ministère soudanais des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur de Libye à Khartoum pour lui demander des "explications". Le soir-même, les forces spéciales al-Radaa, une milice fidèle au Premier ministre Fayez Sarraj et qui fait office d’unité anticriminalité, ont annoncé sur leur page Facebook la libération de huit otages soudanais et l’arrestation de leurs ravisseurs. Les otages étaient séquestrés dans une maison située dans le village de Qadahiya, près de Syrte. Ils ont été transférées vers un hôpital à Syrte, où ils reçoivent toujours des soins, notamment pour des brûlures.

Abou Bakr a pu joindre ses frères et son cousin au téléphone dans la journée du mercredi 24 janvier. Il poursuit :

Ils avaient l’air d’avoir bon moral. Je les ai contactés sur le téléphone d’un officier de la police libyenne qui se trouvait à leurs côtés. La conversation a été très brève, car le policier m’a dit que l’appel ne devait pas durer plus de cinq minutes. La famille au Soudan n’est pas encore parvenue à leur parler. Comme leurs ravisseurs les avaient dépouillés de leurs téléphones, on ne peut pas les joindre directement. Les policiers libyens m’ont en outre dit qu’ils allaient être bientôt renvoyés au Soudan. L’argent qui a été collecté va leur être versé, afin qu’ils puissent se soigner correctement.

La chaine de télévision libyenne 218 News s’est déplacée jeudi 25 janvier à l’hôpital. Certains ex-otages ont expliqué qu’ils avaient été torturés tous les jours et que, pour seul repas, ils recevaient un bout de pain rassis chaque 24 heures.

Depuis la diffusion d’une vidéo montrant un marché aux esclaves en Libye par la télévision américaine CNN le 14 novembre, les autorités libyennes subissent de fortes pressions internationales. Le 7 décembre, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni en urgence et a dénoncé des pratiques "susceptibles de constituer des crimes contre l’humanité".

Échaudées par les images du marché aux esclaves, les autorités libyennes se sont montrées plus réactives sur le cas des huit migrants soudanais, explique un journaliste local qui a souhaité garder l’anonymat. "Les autorités cherchent de la reconnaissance internationales à travers la libération de Syrte. Cette opération est aussi une façon de dire : 'On est là, on a des compétences et un savoir-faire'", ajoute-t-il.

L’Organisation internationale des migrations (OIM) estime qu’il y a entre 700 000 et 1 million de migrants en Libye. Le trafic de migrants serait la deuxième activité la plus lucrative du pays, derrière la contrebande de pétrole, et représenterait entre 5 % et 10 % du PIB national, selon France 2.

Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste